‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 4)Chapitre 133 sur 248 · PARTIE II, UV. VIII, CHAP. LIV · texte numérisé non relu

PARTIE II, UV. VIII, CHAP. LIV

de ce que ma femme a mieux aime aller en Barbarie , qu'en France , où elle pouvait vivre comme chrétienne. Oh , cela n'a pas dépendu d'elle, Ricote, dit Sancho , ce fut Jean Tiopieyo, ton beau-frère , qui les emmena ; et comme il est franc More , il n'a songé qu'à ce qui l'accom* mode. Mais il faut que je te dise autre chose , Ricote : c'est que je m'imagine que tu vas en vain chercher ce que tu avais caché, tu ne trouveras phis la pie dans le nid , car nous avons eu nouvelle qu'on avait pris des perles et beaucoup d'argent que ton beau-frère et ta femme allaient faire enregistrer.

Cela peut bien être , Sancho , répliqua Ricote, mais je sais bien pourtant qu'ils n'ont poinlj touché à mon trésor, parce que je ne le voulus découvrir à personne, de crainte de quelque malheur; et si tu veux venir avec moi , et m'aider à l'emporter , je te promets deux cents écus , dont tu pourras te servir dans tes affaires , car tu sais bien , mon ami , que je n'ignore pas que tu n'es point trop à ton aise. Je le ferais de bon cœur, repartit Sancho, mais je ne suis point avaricieux, comme on pourrait bien le croire ; et si j'avais aimé l'argent , je n'aurais pas quitté ce matin un office où je pouvais faire les murailles de ma maison d'or, et avant qu'il fût six mois, manger dans la vaisselle d'argent. Et tant pour cela,

que parce que je m'imagûie que ce serait trahir notre bon roi que de fayoriser ses ennemis , je n'irais pas ayec toi , quand au lieu de deux cents écus que tu me promets , tu m'en donnerais quatre cents tout comptant. Et quel office estce donc que tu as quitté, Sancho? demanda Bicote. J'ai quitté le gouvernement d'une île, répondit Sancho , et d'une île qu'en bonne foi je jurerais bieii qu'il n'y en a pas une pareille à un quart de Ueue à la ronde. £t où est cette île ? demanda Ricote. Où elle est ? à deux lieues d'ici, répondit Sancho, et elle s'appelle l'île Barataria. Qu'est-ce que tu dis^là , Sancho ? repartit-Kicote : est-ce qu'il y a des îles en terre ferme ? Pourquoi non , Ricote ? répliqua Sancho. Je te dis , mon ami , que j'en suis parti ce matin, et qu'hifer encore je la gouvernais à ma fantaisie ; avec tout cela , je l'ai quittée , parce qu'il m'est avis que l'office de gouverneur est un peu dangereux. Et qu'as-tu gagné dans ton gouvernement ? demanda Ricote, Ce que j'ai gagné ? répondit Sancho ; par ma foi j'ai gagné , que j'ai appris que je ne suis point bon pour gouverner, si ce n'est un troupeau de bétail , et que les riches&esqu'on gagne dans lesgouvernemens,coû- / tent le repos et le sommeil , voire même le boire et le manger , car dans les îles , il faut que les gouverneurs ne mangent presque rien , surtout

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s'ils ont des médecins qui prennent soin de leur santé. Je ne sais ce que tu yeux dire ^ Sancho , dit Ricote ; et si je ne me trompe , tout cela n'est que folie .: hé ! qui diable pourrait s'aviser de te bailler une île à gouverner à toi? est-ce qu'il n'y a plus d'habiles gens au monde, qu'il faille prendre des paysans pour en faire des gouverneurs ! ma foi , mon pauvre ami , tu rêves ; va , va , regarde seulement si tu veux t'en venir avec moi pour m'aider à en^iorter mon trésor, je t'assure qu'il vaut bien la peine qu'on l'appelle ainsi , et je te donnerai ce que je t'ai promis. Je t'ai déjà dît, Ricote, que je ne le veux pas, répondit Sancho : ccmtente-toi que je ne te décou* vrirai assurément point; adieu, continue ton chemin , et me laisse aller le mien; bien souvent ce qui est }Àen gagné ne laisse pas de se perdre , et le bien mal acquis ne manque jamais de se perdre avec son maître.

Je pe t'en presse pas davantage , Sancho , dit Ricote , mais tu ne sais ce que tu refuses ; dismoi , cependant , étais-tu dans le village quand mon beau*frère emmena ma femme et ma iille ? Vraiment oui, j'y étais, répondit Sancho, et tout le monde trouvait ta fille si belle, qu'on sortait en foule pour la voir , et ils la suivaient tous des yeux , disant que c'était la plus belle créature d'Espagne : la pauvre fille était toute en pleurs,

et elle embrassait toutes ses amies, priant tout le village de la recommander à Dieu et à sa sainte mère ; elle faisait pitié à tout le monde, tant elle ëtait triste , et je ne pus m'empécher d'en pleurer , moi qui ne suis pas un grand pleureux ; il y en avait quantité qui avaient envie de la cacher, et d'autres qui l'eussent été enlever sur les chemins , s'ils n'eussent pa^ craint l'ordonnance du roi ; entre autres don Pedro Gregorio, ce jeune homme que tu connais, et qui est si riche, se démenait fort pour l'amour d'elle : il l'aimait beaucoup , à ce qu'on dit ; aussi ne l'a^ t-oa pas vu dans le village depuis qu'elle en est partie, et nous crûmes tous qu'il avait couru aj^ès pour l'enlever , mais on n'en a pourtant rien ouï dirie jusqu'à cette heure. J'ai, mort^ia-* ble, dit Ricote, toujours eu quelque soupçon que ce cavalier était amoureux de ma fille ; mais comme je me fiais bien en elle, je ne me souciais pas trop de ses amours ; car tu sais bien , Sancho , que les morisques ne se marient jamais guère par amour avec les vieux chrétiens;, et à ce cpi'il me semble , ma fille ne songeait pas tant à l'amour, qu'à être bonne chrétienne, et je pense qu'elle ne se mettait pas beaucoup en peine de la recherche de ce gentilhomme. Dieu le veuille, repartit Sancho , car ils ne feraient pas bien ni Tun ni l'autre. Adieu , mon ami Ricote ^ laisse-

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