PARTIE II , LIT. VIII , CHAP. LIV
autres qui, non plus que moi, n^avaient pas de mauvais dessein.
Depuis ce tenq>s-là , en quelque lieu que nous nous trouvions, nous regrettons l'Espagne, qui est le lieu de notre naissance , et nous ne trou-, vons point ailleurs le secours dont nous avons besoin dans notre malheur. Nous ayons cru que dans la Barbarie, et dans toute l'Afrique, on nous recevrait à bras ouverts, mais c'est là qu'on nous maltraite et qu'on nous méprise le plus. Pauvres misérables ! nous n'avons connu notre bien qu'après l'avoir perdu; et nous avons tant d'envie de retourner en Espagne, que la plupart qui. savent fort bien la langue, aussi bien que moi , et qui sont en assez grand nonlbre , se hasardent , et abandomient femmes et enf^s pour y venir , comme si la patrie leur devait être plus chère que la famille. Je sortis donc , comme je dis de notre village , et m'en allai en France , avec quelques autres ; et quoique nous y fussions asse^ doucement , il me prit envie d'aller plus loin. Je passai en Italie, et de là en Allemagne, où il me sembla qu'on vivait encore av«c plus de liberté , parce que le peuple ne regarde pas de si près à de certaines choses , et -chacun y vit presque à sa fantaisie, y ayant dans la plupart des endroits, liberté de conscience. Je in'assurai d'une maison dans un village proche d' Augs-
bourg, et me joignis avec ces pèlerins, parce que la plupart d'entre eux viennent d^ordinaire en Espagne visitçr le^ lieux saints , qui sont pour eux comme le Pérou. Ils la courent toute , et il n'y a point de village où ils n'attrapent , comme on dit, quelques repues blanches, et toujours quelque monnaie ; et ils font si bien, qu'à la fin de leur couine, ils ont plus de cent écus de reste, qu'ils changent en or, et en remplissent le creux de leurs bourdons , ou le cousent dans les replis de leurs mantelets , et ne manquent jamais d'industrie pour sortir du royaume avec leur argent , malgré les gardes de portes et passages, qui ne laissent pas de les observer. Or mon intention , Sancho , est de venir ici prendre de l'argent que j'y avais enterré en partant; et comme c'est hors du village, je pourrai le faire sans péril, puis j'écrirai, ou m'en irai moi-même à Argel , trouver ma femme et ma fille , et nous passerons en quelque port de France , et de la je les emmènerai en Allemagne, en attendant ce que Dieu en voudra ordonner ; car enfin je suis bien certain que ma femme et ma fille sont bonnes catholiques : et pour moi , quoi qu'on en croie , je suis plus chrétien que More , et je prie tous les jours Dieu de m' ouvrir les yeux davantage , et de m'apprendre comment il veut que je le serve. Mais ce qui m'étonne , Sancho , c'est