PARTIE n, LIV. VIII, CHAP. LV
de rîle crièrent que nous étions victorielix par la force de mon bras; et Dieu le leur rende, comme ils disent la yërité. Pendant ce temps-là j-ai songé aux peines et aux fatigues qui se trourent dans les gooTememens ; et j'ai trouvé au bout du compte, qu€^ mes épaules ne- sont pas assez -fortes pour la charge, que le fkrdeau est trop pesant pour mes reins, et que je ne suis pas du bois dont od fait les gouverneurs ; aussi, avant que le gouvernement me per^t , j'ai mieux aimé perdre le gouvernement, et hier,' de bon matin , je laissai l'île où je l'avais trouvée , avec les mêmes maisons et les^ mêmes rues, sans y avoir changé une obole : Je n'ai rien emprunté de ^ery sonne , n'y ai fait de profit sur quoi que ce soit , et quoique j'eusse songé à faire des ordonnances profitables, je n'en ai pourtai||t fait aucune, de peur qu'on ne les gardât pas ; car en ce cas c'était tout uR que^de les faire ou de ne les pas faire ; je sortie ddhe bràvettient sans autre compagnie que de mon grison ; nous tombâmies ' tous deux dans une fosse ,« lui dessous et ^m-oi deà^s, et Aipihs avoir marché là-dedans t^ute la nuit j j'ai tant fait que de matin, à la clarté du jour, j^ai d^coji^ert une sortie, mais non pas si aî^ée que je n'y fusse bien demeuré jusqu'à la fin du monde, sans 1^ secours de monseigneur don Quichotte : voici donc , monseigneur le duc et madame la
28o DON QUICHOTTE.
duchessç, votre gouverneur Sancho Pafaça , qui, en dix jours qu'il a gouverné^ a appris à mépriser le gouvernement, et non seulement d'une île, ipais encore de tout le monde ; et cela étant ^ je baise très-hunjblement les pieds de vos excellences ; et avec votre permission je icepasse au service de monseigneur don Quichotte, avec qui j,e mange au moins mon soûl de pain , qi^oique souvent à la sueur de mon corps ; mais ^liin j'en miange, et pour moi, pourvu que je sois plein, je suis aussi content que si j'avais mangé ti*ente coqs-d'Inde. f
Sancho finit là sa harangue , au grand plaisir de don Quichotte, qui mourait de peur qu^il n'allât dire mille extravagances. Le duc embrassa Sancho , lui disant qu'il avait un extrême déplaâb sir de ce qu'il quittait sitôt son gouvernement, mais qu'il ferait en sQrte qu'on lui donnerait qiielque autre emploi dans ses états , dont il tirerait plus de profit , et avec moins de; peine. La duchesse l'embrassa aussi, et ordonna qu'on eût soin de lui fa^re bonne chère ; et Sancho , ravi de ce bon accueil , lui dit fort galaniment qu'il aimait mieux les bonnes grâces de sa grandeur, que toutes les îles de la ten:e et tous les gpuvernemens du monde.