PARTIE II, LIV, VU, CHAP. XXXV
je VOUS ramènerai où vous voudrez : pour l'heure je vous couseiUe de vous résoudre à cette petite discipline, que nous vous avons ordonnée; consentez-y > il ne faut que dire un mot pour obliger tout le monde , et croyra-moi que cette discipline vous sera utile pour Tâme et pour le corps : pour Pâme, parce que vous ferez une action charitaUe ; et pour le corps , parce que je connais que vous êtes d'une complexion sanguine et chaude ^ et qu'il n'y a pas de danger de vous tirer un peu de sang. Ah , ah , ma foi, celui-là est bon^ répliqua Sancho : il n'y a pas assez de médecins au monde , il faut que les^ enchanteurs s'en mêlent ! or ça donc ^ puisque tout le monde le juge à propos, encore que pour moi je ne le. trouve pas de même , je suis content de me donner les trois mille six cents coups de fouet , mais à condition que je me les dolinerai quand je voudrai, sans qu'on me vienne dire , il faut que ce soit aujourd'hui ou domain , et je tâcherai de sortir promptement de cette affaire -là, afin que le monde jouisse bientôt de la beauté de madame Dulcinée, qui est beaucoup plus belle que je n'avais pensé; je veux encore mettre une autre condition dans mon marché , qui est que je ne serai point obligé de me fouetter jusqu'au sang, et que s'il y a des coups qui ne portent pas, on ne laissera pas de les compter ; et encore , que
si je viens à me tromper au nombre , le seigneur Merlin y prendra garde , lui qui sait tout , et il me dira si je m'en suis trop donné ou non. Il n'y aura rien à dire pour le plus , répondit Merlin, parce tfue dès que le nombre sera complet, aussitôt madame Dulcinée sera désenchantée , et ira trouver le seigneur Sancho pour l'en remercier , et pour lui en témoigner sa reconnaissance par des présens considérables : n'ayez donc point de scrupule pour le trop ou le moins , je le prends sur ma conscience; et Dieu ne permet pas que je trompe jamais qui que ce soit , quand ce ne serait que d'une épingle. Alors donc, dit Sancho, il faut que je consente moi-même à ma mauvaise aventure, je serais homme à me pendre pour faire plaisir aux autres : Jié bien , messieurs, j'accepte la pénitence, aux /conditions que j'ai dites , s'entend.
Sancho n'eut pas plutôt prononcé ces dernières paroles , que la musique recommença avec deux ou trois décharges d'artillerie , et don Quichotte s'alla pendre au cou du pieux écuyer, qu'il baisa cent fois au front et à la joue. Le duc et la duchesse, et le reste des chasseurs, lui témoignèrent la joie qu'ils avaient de ce qu'il s'était mis à la raison ; et le char commençant à marcher, la belle Dulcinée baissa la tête devant le duc et la duchesse , et fit une profonde rêvé-