‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 4)Chapitre 241 sur 248 · PARTIE II, LIV. VIII, CHAP. LXXII · texte numérisé non relu

PARTIE II, LIV. VIII, CHAP. LXXII

je Fai songé. Ne seriez^-vous point enchanté, monsieur , dit Sanchg , aussi Lien que madame Dulcinée ? pour moi je le croirais bien ; et plût à Dieu qu'il ne fallût pour vous désenchanter , que de me donner trois mille six cents autres coups de fouet, comme je me les suis donnés pour elle ; par ma foi l'affaire en serait bientôt faite, et sans qu'il vous en coûtât rien. Qu'estce que ces coups de fouet-là, anû Sancho? demanda doii Âlvaro , je n'en ai jamais ouï parler. Oh! monsieur, répondit Sancho, cela serait bien long à l'aconter ; mais si nous allons ensemble je vous lé dirai en chemin.

L'heure du souper étant venue , don Alvaro et don Quichotte soupèrent ensemble ; et comme ils étaient à table , il entra par hasard le juge du lieu avec un notaire , à qui don Quichotte demanda aussitôt acte de la déclaration que faisait le seigneur don Akaro Tarfé , qui était là présent, qu'il ne connaissait nullement don Quichotte de la Manche , qui était lui-même aussi présent, et qu'il n'était point celui dont il avait vu l'histoire imprimée sous le titre de la seconde partie de don Quichotte de la Manche , composée par un certain Avellaneda de Tordesillas. Le juge y procéda en homme de métier , et la déclaration fut faite dans les formes, avec toutes les précautions qu'on a accoutumé de prendre en

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pareille occasion; ce qui réjouit extrêmement don Quichotte et Sancho, comme s*ils eussent eu besoin d*un pareil acte pour faire voir la différence qu41 y avait entre les deux dons Quichottes et les deux Sanchos , et qu'elle ne fût pas assez marquée dans leurs actions et leurs paroles. Il y eut de grands complimens et de grandes offres de services entre don Alvaro et don Quichotte , où notre chevalier fit voir tant d'esprit et de discrétion ^ cpie don Alvaro revint entièrement de son erreur, jusqu'à douter si ce n'était point par enchantement qu'il avait cru voir un autre don Quichotte. Sur le soir ils partirent tous ensemble , et en marchant , notre cavalier apprit à don Alvaro la disgrâce de sa défaite par le chevalier de la Blanche Lune, et l'enchantement de Dulcinée, avec le remède que lui avait enseigné Merlin ; après quoi ils se firent de nouveaux complimens, et s'étant embrassés , ils se séparèrent pour prendre chacun leur chemin.

Don Quichotte passa encore cette nuit-là dans un bois , pour donner moyen à Sancho de continuer sa pénitence , ce que le boti matois d'é-^ çuyerfit aux dépens des arbres, conservant si bien sa peau qu'il n'eut pas la moindre égralîgnure. Il sembla que le soleil s'était levé plus tôt qu'à l'ordinaire, comme s'il eût été jaloux de

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Fayantage qu'ayait la nuit d'assister seule à ce grand sacrifice ; cependant il n'eut pas le plaisir d'en être le spectateur , mais seulement de l'interrompre. Nos ayenturiers continuèrent leur chemin sitôt qu'ils yirent le jour, s'entretenant de l'adresse qu'ils ayaient eue à désabuser don Alvaro, et s'applaudissant d'en avoir su tirer une déclaration si authentique et si avantageuse que celle qu'ils emportaient. Tout ce jour-là et la nuit suiyante se passèrent sans qu'il leur ar« riyât rien de considé|*able , si ce n'est que Sancho acheva sa pénitence , de quoi don Quichotte ne sç sentait pas de îoie , et il attendait le jour ayec impatience pour yoir s'il ne trouyerait point en chemin Dulcinée désenchantée, lie jour venu, ils partirent , et don Quichotte ne voyait passer aucune femme qu'il n'allât yite voir si ce n'était point elle , tenant pour infaillibles les promesses du grand Merlin.

Après avoir marché quelque temps, ils se trouvèrent au haut d'une colline , d'où ils découyrirent leur yillage; et sitôt que Sancho le reconnut, il se jeta à genoux, criant avec transport : Ouyre tes yeux , ma chère patrie , et yois Sancho ton fils qui s'en retourne, sinon bien riche , au moins bien fouetté ! ouvre les bras , et reçois ton fils don Quichotte , qui s'en retourne yaincu pour le bonheur d'un autre , mais qui

retourne vainqueur de lui-même , qui est , à ce qu'il m'a dit, la plus grande victoire du monde. Nous avons eu prou de mal Tun et Tautre, parce qu'on ne trouve pas toujours ce qu'on cherche ; j'ai pourtant un petit d'argent , car si j'ai été bien étrillé , je n'ai pas été mal payé. Laisse-là ces folies , Sancho , dit don Quichotte , et prenons un autre esprit dans le lieu de notre naissance, où nous devons penser sérieusement à commencer l'exercice de la vie pastorale. En disant cela ils descendirent de la colline , et peu après ils arrivèrent à leur village.

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