PARTIE m, LJV. I, CHAP. V. 3l
dit don Quichotte; je devrais faire scrupule pour la première fois que monsieur m'honore de sa TÎsite , de souffrir qu'il apporte son dîner ; mais je ne fais point de façon avec un homme de son métier, et étant neveu de monsieur le curé , je le regarde comme le mien. A ce que je vois^ mcHisieur, dit-il, s'adressant au cavalier, vous êtes aussi chasseur ? Monsieur , répondit-il , il faut des amusemens dans notre profession : nous avons tant de temps de reste , que sans les livres, le jeu ou la chasse, nous aurions tout le loisir de nous ennuyer : je dis le jeu , quoique je ne joue point, mais parce que c'est la principale occupation des gens de guerre. Vous n'avez pas sans doute, dit don Quichotte, parlé des livres comme du jeu ? Non , monsieur , répondit le cavalier, car j'aime beaucoup la lecture, et c'est ce qui me désennuie le plus , parce qu'il ne fait pas toujours beau chasser, et qu'on peut lire à toute heure. Et quels livres lisez -vous, monsieur ? demanda don Quichotte, Monsieur, je lis l'histoire plutôt que toute autre chose, répondit le cavalier, parce qu'il me semble qu'elle convient le mieui^ à ma profession , et qu'on y apprend de tout : j'ai vu que j'étais entêté des poètes , et je savais mon Horace et mon Martial sur le bout du doigt ; mais j'ai changé de goût, je ne Jes trouve plus aussi excellens que je faisais ,
ils ne nous apprennent pas grand^chose, et je trouve qu'à présent on a bien autant de goût et d'esprit qu'ils en avaient. Pour de l'esprit , dit don Quichotte, et ils n'en manquaient pas ; mais pour du goût , à mon sens , ils n'en avaient guère ; ^e sont des gens pour la plupart qui n'aiment qu'à parler , et ils ne me paraissent savans que dans leurs fables, jusque-là que bien souvent ils oublient leur sujet pour les aller chercher jusque dans leur source ; une chose me déplaît, encore dans leurs ouvrages, c'est qu'ils font des discussions perpétuelles, ce qui est bien lassant^ ils ne sauraient parler du plaisir qu'il y a à se retirer de la cour et des embarras du monde, qu'ils ne fassent un dénombrement des occupations qui doivent les divertir : s'il est question du jardinage, nous jurons, disent-ils, la serpe tranchante à la main, pour trancher et émonder nos arbres^, et ils enseignent en même temps le nom et la demeure de l'ouvrier, comme s'ils voulaient ap*prendre à la postérité où il faut s'adresser ; nous irons fumer nosguérets, arroser nos légumes et nos plantes , et toujours une épithète qui en marque la propriété : où est l'esprit à cela? il n'y a point de jardinier ou de laboureur qui n'en puisse dire davantage ; au lieu d'un ouvrage de sentiment , ils nous donnent un essai d'agriculture. Mon Dieu, que vous me faites de plai-