PARTIE III, LIV. II, ÇHAP. XXXI
VOUS n'avez encore qu'un pied dans la chevalerie errante ? Hé où diantre serait donc l'autre , dit Sancho, car je n'en ai encore ni perdu ni engagé, que* je sache, et ils me font quelquefois si Lon besoin tous les deux, que j'en souffrirais volontiers quatre, si je m'en savais aussi bien servir qu'un lièvre. Mais venons au but, je vous prie, monseigneur, puisqu'à tous seigneurs tous hopneurs, est-ce que vous croyez que j'aurais la lâcheté de me battre contre vous , après ce qui se passe ici? oh, vraiment, il faudrait tout aii moins avoir bien digéré ce que je prends pour l'oublier, et pour faire place à la colère : ce n'est pas pour moi. que je fasse grand cas de la digestion , et je crois pour certain que , si ma bile était une fois échauffée au point que je dirais bien , je ne sais si vous en sortiriez aussi bon marchand que vous pensez. C'est ce que nous allons voir tout-à-l'heure, dit l'enchanteur, feignant d'aller prendre son épée. Rien ne presse encore, dit Sancho, et, après un repas comme celui-ci, il me faut du moins vingt-quatre heures pour penser à autre chose qu'à recommencer ou à dormir; mais pour vous parler franchement, vous pouvez bien croire que je n'ai pas endossé le hamois errant sans avoir fait bonne prOA'ision de courage, et tel qu'entre vous et moi, dit-il en baissant la voix, je ne désespère T. V. ' 22
pas, une fois avant de mourir, de réprouver tout de bon contre mon maître, si le cas y échoit de bonne guerre : comptez cependant que je ne me battrai jamais contre vous, du moins démon bon gré, que je n'aie su de lui comment on se doit comporter en pareille occasion ; je suis absolument résolu de le consulter avant que de rien entreprendre contre un de ses meilleurs amis, comme vous vous ête3 engagé de l'être, et par écrit, car ma jeunesse ne me permet pas d'être encore aussi bien instruit que lui des règles de notre profession , et je n'irai pas hasarder d'y contrevenir par mon ignorance ; mais pour lui, je suis assuré qu'il les sait toutes, ou qu'à un besoin il en saurait bien faire sur-lechamp, où le cérémonial se trouverait en blanc. En ce moment où le vin qui égayait Sancho Fallait porter plus loin, ils entendirent un grand bruit de chevaux, avec un cliquetis d'épées, qui le fit un peu tressaillir, et peu s'en fallut même que Fenchanteur n'en sentit quelque émotion, tant il s'était peu attendu que ce lieu pût être sujet à quelque aventure. Après s'être un peu remis de leur surprise, et ayant avancé vers le lieu où s'était fait le bruit , il leur parut d'un peu loin un homme couché par terre avec quelques blessures, qui n'empêchèrent pas que des personnes qui l'avaient accompagné ne l'emmenas-