‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 188 sur 216 · PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII · texte numérisé non relu

PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII

vouée? je me retirai donc avec une espèce de trouble , que je ne connaissais pfitô bien , et je commençai à sentir cette aimable langueur qui se glisse dans Fâme aux premières approches de l'amour ; j'étais déjà si malade que je ne voulais pas même songer à guérir, et je pensais seulement à éprouver encore Sylvie avant que de m' embarquer plus avant. Cependant comme je fus d^is ma chambre, et que je m'aperçus que j'avais plus d'inquiétude qu'à l'ordinaire , je me mis à faire* des réflexions sur l'état où je wie trouvais, je relus deux ou trois de vos lettres, je voulus vous écrire , je tâchai d% m'appliquer à quelque autre chose, et au bout du compte je ne me trouvai^ de raison que pour me plaindre de n'en avoir plus, et pour déguiser mon mal à ceux avec qui j'étais; enfin je ne pus souper ni soutenir la conversation, et pour être en repos je fis semblant de vouloir écrire ; je m'y mis en effet, et ce 'fut des vers que j'écrivis sur mes nouvelles inquiétudes.

Ne TiTrais-je jamais dans ane paix profonde 1 Est-ce un bien qae le ciel ait retiré du monde , On si c'est ft moi seul qae le sort !'« ravi F De mes malheurs passés la fortune était lasse ; Mais toi, cruel amour I tu ne fais point de grâce. De quoi t'irrites-tu ? je t'ai û bien servi ! Au moins donne à mon cœur quelques momens de trêve ; Qu'une fois je respire , et que mon sort s'achève. T. V. 25

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MoD c^ur Tçat l'^ermir, et non se dégager.

Mais quel repos attendre en adorant SyWie f

FtfTorable on cruelle , il y va de ma vie.

Les grands biens, les grands maux courent même danger.

Je me trouvais déjà tant d'amour que je m'imaginais que tout le monde pouvait le reconnaître ; et comme je voulais le cacher à tout le monde, et à Sylvie même, jusqu'à ce que je l'eusse mieux éprouvée, j'allai chez elle fort tard, pour voir quel parti elle aurait pris pendant que je n'y étais pas, 4et tâcher de connaître si j'y avais quelque part : je la trouvai dans son cabinet , qui chantait avec son maître de musique , et il la grondait de ce qu'elle ne chantait pas à son ordinaire. Ne vous étonnez pas de cela, lui ditelle en me regardant, je n'ai pas dormi un moment cette nuit. Le maître la quitta , et elle me demanda aussitôt si j'avais fait des vers. En voilà, lui disje, en lui montrant ceux que je viens de vous dire; je voudrais bien que vous ne me chargeassiez plus d'en faire , il n'y a rien de si contraire au repos , et je n'ai pas plus dormi que vous. Vous êtes bien à plaindre! me dit-elle. Je ne me plaindrais point, lui dis-je, si je croyais que ce fût la même raison qui nous eût tous deux empêchés de dormir. Elle Usait cependant mes vers , et après avoir achevé : Oh! dit-elle , à ce que je vois, il ne fait guère bon aimer, puisque

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Famour ne fait point de grâce , et qu'on i^'a plm de repos. Elle s'en alla aussitôt dans la chambre où était la compagnie , craignant qu'on ne nous trouvât seuls dans son cabinet, et j'y demeurai après elle , où je fis ces vers pour r^ondre à ce qu'elle venait de me dire.

L'amour , aimable Iris, a d'agréables cbarmes ; n cai^ bien des maaz , il donne mille alarmes , Mais à qui sait aimer il n'a rien que de doux.

Le beau secret , quand on le peut entendre i Hélas, ne puis-je vous l'apprendre.

Moi qui l'apprends sans cesse auprès de vous P

Ne vous étonnez; pas des vers que je vous dirai , c'est le langage de l'amour ; Sylvie m'avait or^ donné d'en faire, et pour vous dire vrai, j'étais si échauffé, que la veine s'ouvrait de tous cotés; j'entrai dans la chambre , où je trouvai qu'on jouait déjà à deux tables, et Sylvie rêvait seule auprès du feu; je m'approchai d'elle et je lui donnai ces vers, et après qu'elle les eut lus : Je ne sais, me dit-elle, si ce secret est si bon à apprendre, et je doute fort que vous l'eflitendiez parfaitement, si vous ne l'avez appris qu'auprès de moi. Ah! belle Sylvie , lui dis-je , il y a longtemps que je sais aimer,, mais vous m'en avez plus appris depuis, vous seule, que toutes les personnes que j'ai jamais vues. Nous n'osions parler librement, parée qu'on jouait tout auprès

de notts; et afin d'avoir plus de liberté, je lui demandai si elle voulait faire une partiç d'ombre, et nous allâmes jouer tête-à-téte dans un coin de la cftambre , ne trouvant point de tiers : nous dîmes tout ce que nous voulûmes ; j'eus le plaiftir de la regarder sans être observé ; et ses yeux me dirent tout ce qui se passait dans son cœur; en un mot, je ne pus douter qu'elle ne m*aimât, et je commençai tout de bon à sentir que je Tallais bien aimer.

Deux jours après elle alla à la campagne , et elle en revint dans le temps qu'elle avait dit; mais durant quinze jours nous n'eûmes presque pas le loisir de nous parler , parce que tout le monde était affligé dans la maison , d'une dame de leurs amies qu'ils avaient laissée extrêmement mal ; et comme cela faisait qu'il n'y avait plus de jeu , je n'avais pas le même prétexte de la voir ; enfin cette dame revint à Paris , quand elle fut hors de danger, et une parente de Sylvie me retint pour y aller jouer tous les jours avec elle, parce qu'on lui avait promis de l'aller divertir jusqu'à ce qu'elle se portât bien. Je ne m'amuserai point à vous faire le détail de tout ce qui se passa, car enfin il y aurait de quoi vous ennuyer; je vous dirai seulement que , pendant que j'avançais à grands pas du côté de l'amour, il me semble que Sylvie n'avait plus aussi qu'un pas à faire , et si

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