PARTIE m, LIV. I, CHAP. IX. t
jeta, à lai renverse ; il cria bien épouvanté , il dit cinq ou six fois 06 renuntiù ; et voyant qae personne ne venait au secours , et 'que cela était toujours auprès de lui , il fit de nécessité vertu , croyant que ce pouvait être un enchantement : il se releva y ramassa sa perche ^ et la brandissant comme un Rodomont , il porta' un si grand coup à tout hasard^ étoile entra de sorte qu'il ne la pouvait retirer : il entendit aussitôt un gémisse* ment et quelque chose de lourd qui tombait par terre. Alors plein de gloire, et s*àpplaiidissant en lui^tuéme^ il jfit tant d'efforts , qu'il retira sa perche, n'osant pourtant tâter à. quoi elle tenait, crainte de smrprise , et'il se remit à faille la veille des armes avec plus de précaution.
Dans ce temps-là don Quichotte , qui s'était allé jeter sur la paille pour dormir, eut envie de voir si S^oicho veillait exactement; car il connaissait* son naturel , et quelque complaisance qu'il eût pour lui , il ne pouvait néanmoins souffrir qu'il fit quelque chose en fraude contre la chevalerii^ ; il alla pour l'dbserver , mais* la nuit •étant fort obscure , il ne pouvait le voir de loin ; et comme il n'en entendait pas le moindre bruit , paipce que Sancho marchait sur de la paille , il s'avan^y et se trouva assas proche de lui. Qui va*là? cria Sancho, rassuré par l'exploit qu'il venait dé faire, qui va là? demeure. Don Qui-
chottç n^ répondit rien , et avançant toujours pour voip ce qu'il ferait, et si ce n'était point la peur qui le faisait crier, comme il fut à portée , Sancho lui poussa la lance dans le ventre , criant : Thérèse, puisque je n'en ai point d'autre^ se-» coure ton chevalier çn cette noire aventure.
Bien prit à dqn Quichotte que la perche ren-» contra son baudrier de buffle , sans cela il n'était pas bien dans ses affaires.
Enfin ravi de la vigueur de son écuyer, il alla à fui pour l'embrasser; mais Sancho, troublé de frayeur qt de colère, sans, savoir ce qu'il faisait, lui déchsM^geaun grand coup sur l'épaule, et qui porta bien à plomb. Eh que fais*-tu , ami S^icho ? dit don Quichotte ; c'est moi. Sancho ne distingua point. la voix de son maître dans l'état QÙ il était, on, il n'en fit pas semblant; il lui porf^ nn a^tre CQup^ en disant : Hé , qui secais*tu, si tu n'étais/toi ? Don Quichotte, rédiiit à se. faire ccinnaître, niit l'épée à 1^ niain, et avançant sur Sancho : Quoi, dit-il, tù ne connais pas ton niaître? tu ne connais pasL.don Quichotte ? A d'autres , répondit Sancho , c'est une ruse d'enchanteurs. En disant ce|a, ie brillant de l'épée i^ue l'épouvanta et le fit reculer, €t il alla tomber dans un^ mare , criant qa% rendait les armes.
Au bruit que faisaient nos aventuriers, le fei:-
PARTI£ ni, LIV. I» CHAP. IX, 73
mier s'étant éveillé , accourut avec de la chan-* 4eUe , et les chiens qui se mêlèrent de la partie, voulaient tout dévorer. La scène éclairée fit voir un affreux tableau : un gros pourceau étendu mort et nageant dans le sang; don Quichotte répée h^ la main et les yeux menaçans , et le pauvre Sancho tout de son long dans un cloaque puant et infect, dont il n'osait sortir. Qu'as-tu donc , ami Sancho? denïanda don Quichotte ; tu viens de faire des merveilles , et tu rends les armes après ajvoir v^ncu P^ancho le recdnnut , et répondit à don Quichotte : Jç^*^ les Vends à mon maître , et non 'pas 3» d'autres. Tu «e dois les rehdre à personne, rqiartit don Quichotte, et je«suis dormais se satisfait de ta Valeur et de ton affection, que je%e regarde? comme un outre moi-méirib, •*"
Le femlier déplorait cependafit son pourceau , dopt il jurait qitUl avait refusé deux pistoles. Allez , allez , dit Sancho , ce^ poure<fiM:-là n'est paa^le vôtre; «vous saviez ^4 peine qu'il m'a donnée, vous verriez bien qilç ce n^est pas un pourceaii de chair et d'oft, m^is que c*èst un enchanteur; et qu'ainsi uq sdît , «^jouta-t-îl , voyez pQur pl&isir dans l'étable si vous* p'y trouverez pas le *vôtre.\Le fermier alla à l'étable, qa'il vit toute ouverte, et n'y trouvant point son pourceau, il cria qu'il était ruiné.îDon Qui-
chotte Tapaisa , €ti lui disait qu'il le paierait , et que cependant il pouvait le saler. Mort nom de diable , dit Sancho ^ ce sera un bon manger! il y en aura bien assez pour faire crever cent mille Mahométans; et ne voyez- vous pas encore une fois que c'est un vieux enchantair , quin'est bon ni à rôtir ni à bouillir ? on ne l'aura pas plutôt mis au pot qu'il s'en ira en fumée. Sur cela il raconta l'aventure qui lui était arrivée , exagérant.un peu l'histoire , et dit que l'enchan^ teur, à telles enseignes, s'^pelait don Grougnard , à. ce )^'il avait dit lui-même en mourant , et lui demandant pardon d'avoir voulu l'empêcher d'être chevalier. Ou n'a jamais bien |m savoir de $ancho s'il croyait absolussent ce^'qu'il venait^ dke , ou s'il%e Tétait iiftaginé ; mais il y a apparence que, gâté par les*' visions de doa Quichotte, donf il avait piis les maxâoaes et les manières, et qu'un peu d'invention ae joignyant à son imji^nation déjà troublée , il voyait les choses autrement Qu'elles h'étaî^t. Quoi cji'il en soit, nous lé virons toujours de même dans la sui«e , où il nçus ^grépare une belle foule d'extravagancest ^ ^
Lejourparut, et finit la veille dbs anaes. Don Quichotte , efttêté de ce <ju'il avait vu de Sancho, et de ce qu'il venait de dire, jugea qu'il serait un des plus fameux chevaliers crrans du