‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 57 sur 216 · PARTIE III, UV. I, CHAP. XV · texte numérisé non relu

PARTIE III, UV. I, CHAP. XV

en fût malheureusement devenu la honte et le ridicule. Pour Sancho, il n'a pas le même regret ; car au bout du compte , ce n'était qu'un paysan qui n'avait ni réputation à conserver , ni n'était capable de Servir de modèle ; et il le trouve trop heureux de ce que les visions qui ont altéré l'esprit de son maître , lui ont donné à lui quelque lustre, et l'ont rendu capable de divertir les autres hommes , sans quoi il n'aurait jamais été connu.

Don Quichotte entra dans la chambre de Sancho comme il venait de s'éveiller. Eh bien! dit-il, mon fils> comment te trouves- tu? La tête^ répondit-il , va mieux ; pour le reste du corps il ne va ni ne bouge , et je sens bien du mal dans le ventre. Cela reviendra , dit don Quichotte , les maux viennent assez vite^ et ne s'en vont pas de • même. Dites -vous cela pour me consoler? demanda Sancho. Le philosophe se console de tout, répondit don Quichotte. A la bonne heure , dit Sancho ; mais le chevalier errant? Le chevalier errant doit être philosophe, repartit don Quichotte ; il s'expose à tout et reçoit tout également ; il s'arme dé patience , et sans s'affliger des disgrâces , il ne s'enfle pas non plus de ses prospérités. Ne t'afflige donc point, Sancho ; je t'ai déjà dit que dans toutes les professions le noviciat est toujours le plus rude ; la bonne fortune T. V. 8

Il4 > DON QUICHOTTE.

commence à nous rire. Mardi, interrompit Sancho , elle fait une vilaine grimace en riant, on dirait qu'elle rechigne : il vaudrait mieux qu'elle commençât à pleurer, et qu'elle nous fît meilleure mine dans la suite. Non pas , dit don Quichotte, tu dis toi-même qu'une bonne nuit nous console de cent mauvais jours ; mais sais-tu bien la consolation du chevalier errant? c'est que quand il est blessé , il a la gloire de s'être exposé : s'il n'a pas vaincu ses ennemis^, au moins il sait vaincre sa mauvaise fortune ; accablé par le nombre et tout brisé, il triomphe encore , parce que son courage est au-dessus ; et tout ce qu'il remporte de blessures , toutes les cicatrices qui en restent, sont autant de monumens précieux élevés à sa gloire , et qui attirent l'atten- • tion de tout l'univers. Pour toi , ami , tu es blessé , mais sans avoir été vaincu ; tu as commencé par te défaire d'un enchanteur, que tu n'étais encore que cathéchumène de l'ordre ; et à peine es-tu chevalier , qu'au premier pas que tu fais dans la carrière , il semble que tu l'aies toute parcourue. Cette campagne jonchée de morts, ces débris d'armes et d'instrumens de guerre, tant d'étendards abandonnés à ta merci, ce nombre effroyable de chevaux qui r<bnflent les derniers hennissemens , étendus sur la poussière ; quel spectacle ! cette foule d'enchanteurs

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