‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 58 sur 216 · PARTIE III, IJV. I, CHAP. XV. Ii · texte numérisé non relu

PARTIE III, IJV. I, CHAP. XV. Ii

jaloux de tes exploits, écartée , dissipée , et que tu as réduite à recourir aux plus fines souplesses de la magie , pour se tirer de tes mains ; et cette action inimitable aux Cyrus et aux Alexandres, est l'ouvrage d'un seul homme, et il ne lui en coûte qu'une seule blessure et de légères contusions! Je le dirai toujours, monsieur, dit Sancho , vous en savez plus qu'un prédicateur, et ce que vous ne savez pas , le diable le sache , au moins je sais bien que les hommes ne le sauront pas ; et je gagerais bien qu'ils n'en savent pas le premier mot dans l'université de Salamanque.

• Mon Dieu! que vous en venez de dire de bonnes, vous m'avez un petit flatté : franchement je n'en mérite pas tant, quoique pourtant il ne s'en faut guère que cela ne se soit passé comme vous dites ; mais je n'ai point vu ces chevaux et ces étendards, et je m'imagine qu'on a enlevé tout cela pendant que j'étais par terre. En doutes-tu, dit don Quichotte : après un grand combat et que les troupes se sont retirées , les paysans ne manquent jamais de courir sur le champ de bataille, et de profiter des dépouilles. Mais ne devraientelles pas être à moi ? demanda Sancho : elles me coûtent assez bon , pourquoi faut-il que d'autres en profitent ? C'est la coutume , dit don Quichotte : les généraux ne s'amtisent pas à piller, au moins les honnêtes gens : ils méprisent le

Il6 DON QUICHOTTE.

butin et Tabandonnent aux soldats ; et contens de la victoire par laquelle ils ont acquis de quoi s'enrichir, ils ont aussi Tavantage de les avoir tous pour témoins, et chaque pièce dont le soldat est chargé, fait l'éloge du général, et autant de soldats , autant de trophées.

Sancho ne savait que dire, il était' ébloui par ces termes magnifiques ; et cet enthousiasme qui transportait don Quichotte , le transportait aussi lui-même. Hé bien , monsieur, dit-il, je ne prendrai point les dépouilles tant que je me trouverai à la tête des armées ; mais quand je combattrai seul , comme je n'aurai personne à qui les laisser, ni qui me les reproche, je m'en accommoderai L.e cheval de l'ennemi est déjà à toi, repartit don Quichotte, et ses armes aussi, et cela est de bonne guerre, et porté en termes exprès dans les canons de l'ordre ; il dépend de ta libéralité de les lui laisser. Ohî je suis assez libéral pour cela, dit Sançho ; et surtout pour les armes, car cela est embarrassant ; et puis la plupart des chevaliers que nous combattons, n'en ont point; mais en revanche des armes, je prétends m'accommoder de leurs habits, c'est-àndire, s'ils sont bons, car je ne voudrais pas les renvoyer nus sans en profiter ; et si je ne veux ni des armes ni des habits, au moins je prendrai tout ce qu'ils auront d'argent, et ce sera pour leur rançon : il serait

Page 1