‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 90 sur 216 · PARTIE III, LIV, I, CHAP. XIX, I · texte numérisé non relu

PARTIE III, LIV, I, CHAP. XIX, I

en repos pour le passé ? Moi, dit Sancho ; vous vous repentez, et je vous absous : il n'y a rien si aisé que d'être jaloux , et rien si difficile que d'en revenir. Judith tua Holopherne par jalousie ; un roi d'Egypte fit de même tuer Pompée , la plus belle femme qu'on ait jamais vue , et qui ne lui en donnait point de sujet ; moimême , moi qui vous parle , j'ai été huit jours sans rien dire à Thérèse, et seulement parce que je la trouvai dans l'étable ayec René Mazorio ; mais elle m'a dit depuis elle-même que c'est qu'elle cherchait sa poule blanche. Tout le monde peut être jaloux, monsieur ; mais vous en êtes fâché , et vous n'avez tué personne , que voulez-vous davantage? à péché nouveau, pénitence nouvelle. Comme il parlait, l'homme qu'Osorio avait envoyé à sa femme, revint, et lui donna une lettre, en lui disant : Avez -vous mandé à madame Léonore que vous êtes mort ?

elle n'a pas plutôt eu lu votre lettre qu'elle s'est mise à pleurer comme une folle , et s'est jetée au cou de Gamache et d'un bon prêtre qui était là, pour leur demander de la' consolation. J'ai eu beau lui dire que je vous ai laissé plein de vie, et que vous n'êtes point blessé, elle. a eu toutes les peines du monde à vous écrire. Osorio prit la lettre, .et donnant quelque chose pour boire au paysan , il le renvoya. Tenez, monsieur T. V. 12

le cavalier, dit-il à don Quichotte, lisez la lettre de ma chère Léonore , je n'en ai pas le courage. Non, dit don Quichotte; je vous ordonne, comme à mon fils spirituel, de la lire par pénitence, et il lut ce qui suit, accompagnant chaque parole de soupirs , de sanglots et de larmes.

« Je vous pardonne , mon cher Osorio, puisque vous voulez que je prenne la liberté de me servir de ces termes ; mais qu'ai -je à vous pardonner ? vous ne m'avez jamais offensée. Je vous proteste qu'en quelque état que je vous aie vu; je vous ai toujours plus plaint que moi-même; et c'est à moi à vous demander pardon d'avoir été l'occasion de toutes vos souffrances. Ne parlons point , je vous en prie , de cette disposition de votre bien, elle m'offense; je ne connais d'autre bien qufe d'être avec vous , et d'user ensemble de celui que la fortune nous a donné.

Hélas ! mon cher Osorio , ne m'avez-vous pas trop enrichie ? en m'épousant, vous m'avez apporté de grands biens , vous en attendez davantage , la nature vous a donné de la naissance ; et je n'en ai point ; sans les bontés de mon oncle, où serait mon mérite ? Enfin, vous m'avez donné un mari que j'aime , et qu'est-ce que j'ai à souhaiter dans le monde que d'aimer Osorio jusqu'au dernier soupir, et d'en être aimée ? »

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