PARTIE m, LIV. I, CHAP. XIX
ccnce, capables de Tébranler, de le mettre en mouvement, et de lui faire faire de dangereuses chutes ! mais heureux en ce que son esprit, tout indivisible et tout imperceptible qu'il est, s'e'levant jusqu'à son origine, en se dégageant de la matière , peut connaître le néant des choses hu^ maines, renverser toutes les fausses idées qui lui viennent des sens, et détruire et anéantir les flatteuses impressions que les objets extérieur» lui ont laissées. Qu'on ne dise donc plus que les passions sont trop fortes , qu'elles nous emportentd'un mouvement rapide, et que la raison est trop faible pour tenir l'homme dans l'équilibre; c'est qu'il se précipite lui-même dans la recher^ che des voluptés sensibles, et qu'il néglige sa raison de crainte que, le convainquant de sa propre honte , elle ne le "tire malgré lui d'une erreur qui Irfi plaît et ne l'attache à des objets pour qui elle n'a point de goût, tout sublimes qu'ils puissent être.
Seigneur Osorio , continua-t-il , vous êtes un homme à plaindre, et dans tm moment vous êtes devenu digne d'envie. Qui a fait ce miracle ? c'est assurément celui qui les puise dans un trésor inépuisable ; mais pour en parler simple-^ ment dans les termes de la morale , vous vous êtes marié , comme font les autres hommes , tenté par la possession d'une belle femme ^ plus
tenté peut-être par la convoitise des biens qui Tattendent. L'esprit n'a guère de part à de tels mariages ; et quoique ce soit l'esprit qui envisage ces sortes de choses comme des avantages , ce n'est que cet esprit qui dépend des sens^ qui, n'ayant point de commerce avec la raison^ se laisse entraîner aux passions qui l'enveloppent ; et comme un abîme en entraîne un autre, vous gouvernant par les passions, vous vous plongez de passion en passion ; la convoitise des yeux et l'avarice qui vous ont servi de règle , ont traîné avec elles la crainte , les soupçons , les défiances, la jalousie, la médisance. Tinjustice, la violence. Le ciel, qui vous aime, vous a châtié par un coup de grâce ; la raison a déchiré le bandeau que vous aviez sur les yeux; ces noires vapeurs qui vous dérobaient la lumière se sont dissipées ; vous découvrez un air plus serein, d'autres objets, d'autres délices. Monsieur, interrrompit Osorio, vous dites avec une éloquence extrême tout ce que je sens aû^edans de moi-même , et que je ne pourrais jamais dire. C'est vous-mêmes qui faites naître toutes les lumières qui m'éclairent à présent ; mais, monsieur, en rappelant la raison <jue j'avais perdue , combien me faitps-vous envisager de choses qui m'affligent ? et quand vous me redonnez la santé pour l'avenir, qui me mettra