PARTIE m, LIV. I, CHAP, XX
grand morceau de chevreau , et il tira de sa poche une boîte double , où il y araît d'un côté du sel et de l'autre du poivre ; et servarit encore un pain de cinq ou six livres , ils se mirent à manger , et de bon appétit. Pourquoi vous êtes-vous fait ermite ? demanda don Quichotte. C'est là une grande histoire , répôndit-il ; il y en aurait bien pour cinq semaines. Non pas à raconter ? dit don Quichotte. A raconter, dit Termite; mais en gros, et sans rapporter les circonstances, je vous dirai qu'après avoir servi quinze ans , on me préféra un nouveau-venu pour en faire un colonel, je l'appelai en duel, nous nous battîmes, je le tuai; on me mit au conseil de guerre ; je fus condamné à perdre la tête ; et étant sur l'échafaud , quand on me délia les mains pour m'ôter mon pourpoint, je demandai vite une croix d'airain que le confesseur tenait , il me la donna , et moi j'en desserrai un si grand coup par les mâchoires de l'exécuteur , que je retendis à* mes pieds : je me jette en bas de l'échafaud , et prenant le premier chapeau que je pus attraper, je me sauvai dans la foule , résolu de me faire ermite par dévotion ^ de peur d'être reconnu. Et vous, monsieur, demanda l'ermite à son tour, qu'est-ce que votre histoire ?
Don Quichotte , qui savait l'art de la narration, commença de bonne foi par les règles.
igo DON QUICHOTTE.
faisaat la généalogie des Quicha^as, avec leurs prouesses, leurs noms^ leurs alliances, et leurs armoiries; et il en conta tant que Termite eut le loisir de boire six bons coup$v Don Quichotte ajouta qu'il s'était fiait chevalier errant pour secourir les malheureux, protéger les reuves et toute la séquelle, ainsi qu'il avait accoutumé de dire. Vous a^vez là entrepris bien de la besogne, dit le bon ermite; et le métier donne-tril bien? On trouve toujours quelque aventure, ré^ pondit don Quichotte ; mais elles ne sont pas si fréquentes que je les ai vues du temps d'Amadis et du chevalier du Soleil; à peixie voyons-nous à présent un tpi^moi en cinquante ans, mais nous nettoyons les grands chemins de brigands, nous assurons la liberté ]^ijLblique , et il y a toujours de quoi oçcupei: un-chevalier. Je voudraia bien vous voir. en besogne , dit l'ennite j à.votçç air et à votre taille , je .croi^ que. cela va beau train. PlÀt à Dieu , repartit dpn Quichotte , qde h fortune m'offrît tout-à-rheura matière à, me signaler et à vous divertir 1, En achevant ces dernières paroles, il vit venir troia hommes à pied, qui, quand ils furent proches de lui, lui demànr dèrent la passade. Us étaient demi-nus , les cheveux en désordre, l'air farouche, le teint pâle , et aux bras et aux jambes, il palnaissait des marques qu'ils avaient porté des chaînes. N'étes-vous