‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 102 sur 310 · PARTIE 11. CHAP1THE XXIII. Hi-i · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAP1THE XXIII. Hi-i

les mêmes paysannes qui l'accompagnaient, et auxquelles nous parlâmes en sortant du Toboso. Je demandai à Montésinos s'il les connaissait : il me répondit que non, mais que ce devaient être de grandes dames enchantées, que, depuis peu de jours seulement, on voyait dans la prairie ; que je ne devais pas m'en étonner, attendu que, dans le même lieu, se trouvaient beaucoup d'autres dames des siècles passés et du temps présent, enchantées sous les formes les plus diverses et les plus étranges. Parmi elles il connaissait la reineGenèvre,etsa duègne Quintagnone qui présenta du vin à Lancelot quand il revint de Bretagne. Lorsque Sancho Pança entendit son maître parler ainsi, il pensa perdre le jugement ou mourir de rire. Comme il savait la vérité sur le prétendu enchantement de Dulcinée, dont il était l'auteur, dont lui seul avait rendu témoignage, il acheva de se convaincre que son maître était hors de sens et fou de tous points. Il lui dit donc : 0 mon cher patron, en maie heure, en pire saison, en plus mauvais jour ê.tes-vous descendu dans l'autre monde, en un moment pire encore avez-vous rencontré le seigneur Montésinos, qui vous a rendu à nous en tel état. Vous étiez bien ici, avec votre entier jugement, tel que Dieu vous l'avait donné, débitant des sentences, distribuant des conseils à chaque pas, et non tel que vous voici maintenant, débitant les plus grandes extravagances que l'on puisse imaginer. Je te connais, Sancho, répondit Don Quichotte, c'est pourquoi je ne fais aucun cas de tes paroles.— Ni moi de celles de votre seigneurie. Battez-moi, tuez-moi pour ce que je vous ai dit ou pour ce que je veux vous dire, si vous ne voulez point vous amender dans vos discours. Mais dites-moi, tandis que nous sommes en paix, comment ou à quoi avez-vous reconnu notre dame? si vous lui avez parlé, qu'avez-vous dit? qu'a-telle répondu ? — Je l'ai reconnue parce qu'elle porte les mêmes habits que lorsque tu me la fis voir ; je lui ai parlé, mais au lieu de me répondre elle m'a tourné les épaules, et s'est enfuie si précipitamment qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre. Je voulus la suivre, et je l'aurais fait ; mais Montésinos me conseilla de ne pas l'entreprendre, parce que ce serait me fatiguer inutilement et que d'ailleurs le moment approchait où je devais sortir de la caverne. 11 ajouta qu'avec le temps il me ferait sa-

voir comment lui, Belerme, Durandart et les autres, devaient être désenchantés. Mais, ce qui m'affligea le plus, ce fut que, tandis que Montésinos me disait cela une des compagnes de la malheureuse Dulcinée s'approcha de moi sans que je l'eusse vue venir et, les yeux pleins de larmes, me dit d'une voix basse et triste : Seigneur, ma dame Dulcinée baise les mains de votre seigneurie, elle la supplie de lui faire savoir en quelle situation vous vous trouvez ; pour elle, en ce moment, elle est dans un pressant besoin et vous conjure instamment de lui prêter une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous pourrez, sur ce cotillon de coton tout neuf que je vous apporte, elle vous donne sa parole de vous les rendre promptement. Je fus étrangement surpris d'un tel message, et, me retournant vers Montésinos : Est-il possible, lui dis-je, que la nécessité se fasse sentir aux enchantés? Seigneur, me répondit-il, soyez convaincu que ce que Ton appelle nécessité s'étend, se fait sentir partout, et n'épargne même pas les enchantés : puisque madame Dulcinée vous demande six réaux, et que le gage parait bon, il faut les lui prêter, car elle doit se trouver dans un pressant besoin. Je ne veux point du gage, répondis-je, et je lui donnerai encore moins ce qu'elle demande, car je n'ai (pie quatre réaux : c'étaient ceux, Sancho, que tu me remis l'autre jour pour faire l'aumône aux pauvres que je rencontrerais en chemin. Je les lui donnai, et lui dis : Amie, rapportez à votre maîtresse que je ressens ses peines jusqu'au fond du cœur et que je voudrais être assez riche ' pour y remédier ; que cependant je ne saurais jouir de la santé ni du repos loin de son agréable vue et de sa discrète conversation, qu'ainsi je la supplie humblement de se laisser voir à son chétif esclave et désolé chevalier. Dites-lui de plus qu'au moment où elle y pensera le moins, elle entendra dire que j'ai fait un serment et un vœu comme celui du marquis de Mantoue, lorsqu'il résolut de venger son neveu Baudouin, qu'il trouva expirant sur la montagne ; ce vœu fut de ne point manger pain sur nappe, avec lesautres obligations qu'il ajouta, jusqu'à ce qu'il l'eût vengé. Ainsi, je ferai vœu de ne prendre aucun repos, et de parcourir les sept parties du

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