‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 101 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XX

belle que ne l'avait publié la renommée, la cause en était dans les mauvaises nuits et les pires jours qu'elle passait dans cet enchantement, comme on pouvait en juger par son teint blême et ses yeux battus ; on ne pouvait pas attribuer cet effet aux indispositions périodiques du sexe, puisque, depuis longtemps, elle n'y était plus sujette, mais bien à la douleur sans cesse renaissante du spectacle cruel qui lui rappelait à tous moments la fin tragique de son malheureux amant ; sans cela elle serait h peine égalée en beauté, en grâces, en éclat, par la grande Dulcinée du Toboso, tant célébrée dans ces contrées, et même par tout le monde. Arrêtez, seigneur Montésinos, lui disje : contez votre histoire comme il convient de le faire, vous devez savoir que toute comparaison est odieuse. La sans pareille Dulcinée est ce qu'elle est, madame Belerme est ce qu'elle est, ou ce qu'elle fut, et restons-en là. Pardon, seigneur Don Quichotte, me répondit-il, j'ai eu tort, je l'avoue, j'ai mal parlé en disant que madame Dulcinée égalerait à peine madame Belerme, il me suffisait d'avoir appris, je ne sais par quels rapports, que vous étiez son chevalier, pour que je me mordisse la langue avant de l'avoir comparée à d'autres qu'au ciel même. A cette réparation du grand Montésinos, mon cœur s'apaisa de l'agitation que j'avais éprouvée en entendant cette comparaison. Je m'étonne fort, seigneur, interrompit Sancho, que vous n'ayez pas sauté sur ce vieillard, que vous ne lui ayez pas moulu les os ou arraché la barbe sans lui laisser un poil. — Non, ami Sancho, je n'aurais pas bien fait d'en agir ainsi, car nous sommes tous obligés de respecter les vieillards, ne fussent-ils pas chevaliers, à plus forte raison lorsqu'ils le sont et enchantés. Je sais bien, au reste, que nous ne nous devons rien pour les demandes et les réponses que nous avons échangées. Je ne comprends pas, dit alors le cousin, comment en aussi peu de temps que vous êtes resté dans cette caverne, votre grâce a pu voir tant de choses, tant parler, et tant répondre. Combien y a-t-il donc que je suis descendu? demanda Don Quichotte. Un peu plus d'une heure, répondit Sancho. — Cela ne peut être, car j'ai vu trois fois la nuit et le jour : de sorte que, à mon compte, j'ai séjourné trois jours dans ces régions souterraines cachées à noire vue. Mon seigneur doit

avoir dit la vérité, dit Sancho; connue tout ce qui lui est arrivé ne s'est fait que par enchantement, il est possible que ce qui nous a paru une heure à nous autres, semble trois jours et trois nuits dans ces lieux-là. C'est sans doute cela, dit Don Quichotte. Mais, seigneur, demanda le cousin, n'avez-vous rien mangé pendant tout ce temps-là ? Pas une boucbée, répondit Don Quichotte ; je n'ai pas eu faim, je n'y ai même pas pensé. Les enchantés mangent-ils ? reprit le cousin. — Ils ne mangent rien, et ne sont pas soumis aux nécessités majeures, quoique, suivant l'opinion commune, leur barbe croisse ainsi que les cheveux et les ongles. Mais donnent-ils? demanda Sancho. — Certainement non ; au moins durant les trois jours que j'ai demeuré parmi eux, nul n'a fermé l'œil ni moi non plus. Ici, reprend Sancho, vient toutà propos le refrain : «Dismoi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.» Vous vous trouviez avec des enchantés qui veillaient et jeûnaient, il n'est pas surprenant que vous ayez jeûné et veillé comme eux. Mais pardonnez-moi, seigneur, si je vous dis ceci : je veux que Dieu m'emporte (j'ai failli dire le diable), si, de tout ce que vous nous avez raconté, je crois un seul mot. Et pour quoi non ? dit le cousin : pensez-vous donc que le seigneur Don Quichotte ait menti ? l'eût-il voulu, il n'aurait pu, en aussi peu de temps, inventer ce million de mensonges. Je ne pense pas que mon maître mente, répondit Sancho. Et que crois-tu donc? dit le chevalier.— Je crois que ce Merlin, ou ces enchanteurs qui ont enchanté toute la troupe que vous dites avoir vue et fréquentée là-bas, vous ont fourré dans la cervelle toute cette histoire que vous nous avez racontée et ce qui vous reste à nous dire. La chose serait possible, répliqua Don Quichotte, mais elle n'est pas ainsi, car tout ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes yeux, touché de mes mains. Que diras-tu, d'ailleurs, si j'ajoute que parmi un nombre inlini de merveilles que me fit voir Montésinos (je t'en ferai à loisir le récit durant notre voyage, car plusieurs ne sont pas pour trouver place ici), que parmi ces merveilles il me montra trois paysannes qui s'en allaient sautante! cabriolant i ommedes chè\ res dans ces délicieuses prairies ; à pcme les eus-je vues que dans l'une d'elles je reconnus la sans pareille Dulcinée du Toboso, et les deux autres étaient

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