‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 105 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XXIV

rai la faire connaître aujourd'hui, ce qui sera d'une grande importance, surtout avec l'autorité d'un homme aussi grave, aussi véridique que le seigneur Durandart. La quatrième chose est de savoir maintenant avec certitude où est la source du Guadiana, ignorée jusqu'à ce jour. Vous avez raison, répondit Don Quichotte ; mais je désirerais savoir à qui vous avez intention de dédier vos livres, en supposant que Dieu vous fasse la grâce d'obtenir la permission de les faire imprimer, ce dont je doute fort. — L'Espagne ne manque pas de seigneurs et de grands à qui l'on peut en faire hommage. — Il n'y en a pas beaucoup, non qu'ils ne le méritent, mais ils refusent de les accueillir, pour ne pas contracter l'obligation de reconnaître le travail et la courtoisie des auteurs. Je connais moi un prince qui peut suppléer au défaut des autres avec tant d'avantages, que si je les détaillais ici, j'exciterais peut-être l'envie des cœurs les plus généreux '. Mais remettons cela à un temps plus commode, et cherchons quelque gite où nous puissions passer la nuit. Non loin d'ici, dit le cousin, je connais un ermitage habité par un ermite que l'on dit avoir été soldat : il a la réputation d'être un bon chrétien, charitable et sage. Auprès de son ermitage, il a bâti à ses frais une maison qui, pour être petite, n'en sera pas moins capable de nous recevoir. Cet ermite a-t-il des poules? demanda Sancho. Il y en a peu maintenant qui n'en aient, répondit Don Quichotte, car les ermites d'aujourd'hui ne ressemblent guère à ceux des déserts de l'Egypte, qui se couvraient de feuilles de palmier et ne mangeaient que des racines. Il ne faut pas croire que le bien que je dis des uns, je le refuse aux autres, je veux seulement vous faire comprendre que les pénitences d'aujourd'hui n'approchent pas de la rigueur et de la sévérité de celles d'autrefois. Cependant, ils ne laissent pas d'être tous respectables, ou du moins je les juge tels, et, quand tout va mal, l'hypocrite qui feint d'être bon est moins nuisible que le pécheur public.

En ce moment, ils virent venir vers eux un homme à pied cheminant à grands pas, et frappant de grands coups de baguette un mulet chargé de lances et de hallebardes. Quand il

1 Ce prince, dont parle ici Cervantes, est sans doute son Mécène le plus zélé, le comte de Lemos, auquel il dédia la seconde partie du Don Quichotte.

h, s DON QUICHOTTE.

fui auprès d'eux, H les salua ri passa outre. Bon homme, lui dit Don Quichotte, vous nu: paraissez aller plus vite qu'il ne le faudrait pour votre mulet. Seigneur, répondit-il, je ne saurais m'arrêter : les armes que vous voyez doivent servir demain ; ainsi je suis forcé de me bâter. Adieu. Si vous désirez pourtant savoir pourquoi je les porte, je pense m'arrêter et passer la nuit dans l'hôtellerie qui est au-dessus de l'ermitage ; si vous suivez ce chemin, vous m'y trouverez et je vous conterai des merveilles. Mais, adieu, encore un coup. Il pressa si fort son mulet, que Don Quichotte n'eut pas le loisir de lui demander ce que c'était que ces merveilles. Comme il était un peu curieux, et toujours avide de connaître des choses nouvelles, il voulut se mettre en chemin sur-le-champ pour aller coucher à l'hôtellerie, sans s'arrêter à l'ermitage, où le cousin aurait préféré passer la nuit. En conséquence, ils montèrent à cheval et prirent tous trois le chemin de l'hôtellerie, où ils arrivèrent un peu avant la nuit. Le cousin proposa à Don Quichotte de passer par l'ermitage pour boire un coup. Sancho eut à peine entendu la proposition, qu'il tourna hride vers ce côté, et les autres tirent de même. Mais le malheur de Sancho voulut que l'ermite ne lût pas au logis, c'est ce que leur dit une sous-ermite qu'ils trouvèrent dans l'ermitage. Ils lui demandèrent du plu? cher. Elle répondit que son maître n'en avait pas, mais que s'ils voulaient de l'eau à bon marché, elle leur en donnerait de bon comr. Si je voulais de l'eau, dit Sancho, il y a des puits sur le chemin pour me satisfaire. 0 noces de Camache ! o abondance de la maison de don Diego ! combien de fois j'aurai l'occasion de vous regretter ! Ils laissèrent là l'ermitage et piquèrent vers l'hôtellerie. A peu de dislance, ils rencontrèrent un jeune homme qui marchait sans trop se hâter et qu'ils atteignirent aisément. Sur son épaule était son épée, au bout de laquelle pendait un paquetqui paraissait contenir ses vêtements, probablement ses chausses, son manteau, quelques chemises; car il avait sur le corps un pourpoint de velours avec quelques apparences de satin et la chemise en dehors; ses bas étaient de soie, et ses souliers à la mode de la cour ; il paraissait .avoir dix-huit à dix-neuf ans, avait l'air joyeux et leste, et s'en allait chantant des séguedilles pour charmei

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