‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 106 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XXIV

l'ennui du chemin. Quand ils le rejoignirent, il achevaitd'en chanter une, que le cousin retint par cœur et qui disait :

Le besoin me conduit à la guerre; si j'avais de l'argent je ne le ferais pas, en v< ri te.

Don Quichotte, le premier, lui adressa la parole, et lui dit : Vous voyagez bien à la légère, seigneur ; où donc allez-vous ainsi ? dites-le nous, si c'est votre plaisir. C'est la chaleur et la pauvreté qui me font aller ainsi vêtu, répondit le jeune homme, et je m'en vais à la guerre. — Pour la chaleur, passe ; mais quoi ! la pauvreté? — Seigneur, dit le jeune homme, je porte dans ce paquet des chausses de velours pareilles à mon pourpoint : si je les gâte en chemin, elles ne me feront point honneur à la ville et je n'ai point de quoi en acheter d'autres : ainsi, tant pour cette raison que pour avoir de l'air, je vais ainsi vêtu jusqu'à ce que je rencontre quelques compagnies d'infanterie qui sont à douze lieues d'ici; j'y trouverai ma place, et les bagages ne manqueront pas pour faire la route jusqu'au lieu de l'embarquement, qui, dit-on, est Carthagène. J'aime mieux avoir le roi pour maître et le servir à la guerre, que non pas quelque ladre de la cour. Mais, dit le cousin, n'avez-vous pas quelque haute-paye? Sans doute, répondit le jeune homme, si j'avais servi quelque grand d'Espagne ou quelque personnage d'importance, j'en aurais une; voilà ce que c'est que de servir en bon lieu : on sort de son emploi pour devenir enseigne, capitaine, ou avec quelque bonne récompense ; mais moi, malheureux, je n'ai jamais servi que des solliciteurs, des gens venus on ne sait d'où, et qui donnent ration et salaire si modiques, que la moitié passait à payer l'empois d'un collet ; ce serait miracle si un page aventurier trouvait quelque bonne fortune. Mais, dites-moi donc, ami, lui demanda Don Quichotte, est-il possible que, pendant les années de votre service, vous n'ayez pu obtenir quelque livrée? On m'en a donné deux, répondit le page : mais de même qu'on ùte l'habit à ceux qui quittent un ordre religieux avant d'avoir fait profession, pour leur rendre leurs vêtements, ainsi mes maîtres me rendirent les miens. Après avoir terminé les affaires qui les avaient amenés à la cour, ils retournaient chez. u. 10

ito DON QUICHOTTE,

eux et reprenaient les livrées qu'ils ne m'avalent données que par ostentation. Notable vilenie ! comme (lisent 1rs Italiens, repiit Don Quichotte. Avec tout cela regardez comme une bonne fortune d'avoir quitté la cour avec une si louable intention, car il n'ya passui la terrechose plus honorable el plus profitable que de servir Dieu d'abord et ensuite son roietseigneur naturel, surtout dans la profession désarmes par laquelle on acquiert, sinon plus de richesses, du moins plus d'honneur que par les lettres, comme je l'ai dit plusieurs fois. Quoique les lettres aient fondé plus de majorais que les armes, cependant ceux des armes ont je ne sais quoi sur ceux des lettres, et je sais quel brillant particulier qui leur donne l'avantage sur tous les autres. Retenez bien ce que je vais vous dire, cela vous sera d'un grand profit, et vous apportera beaucoup de soulagement dans vos travaux. Éloignez de votre pensée les adversités qui peuvent vous survenir : la pire de toutes est la mort, mais, quand elle est honorable, on doit la regarder comme le premier des biens. On demandait à Jules César, ce valeureux empereur romain, quelle était la meilleure mort : il répondit que c'était la plus subite, la plus imprévue. Sa réponse, sans doute, était celle d'un païen, étranger à la connaissance du vrai Dieu; mais cependant il disait bien, pour s'affranchir de toutes les terreurs humaines. J'admets le cas où vous seriez tué dans la première action, soit par un coup d'artillerie, soit par l'explosion d'une mine;, qu'importe? c'est toujours mourir et tout est fini. Suivant Térence, le soldat mort dans une bataille vaut mieux que celui qui trouve son salut dans la fuite; le bon soldat obtient d'autant plus d'estime qu'il obéit mieux à son capitaine, à ses supérieurs, et souvenez-vous, mon fils, qu'il est plus honorable pour lui de sentir la poudre que le musc. Si la vieillesse vous surprend dans ce uoble exercice, fussiez-vous couvert de blessures, boiteux, estropié, du moins elle ne vous surprendra pas sans honneur, la pauvreté ne pourra vous avilir. Bien plus, on s'occupe déjà des moyens de secourir et d'entretenir les vieux soldats estropiés : en effet, il n'est pas bon d'en agir avec eus comme le font avec leurs nègres ceux qui les affranohissenl et leur donnent la libelle quand ils sont vieux et ne peuvent plus servir; on les renvoie de la maison avec le titre de libres, et ils devien-

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