PARTIE il. CHAPITRE XXV
s'il est dans le bois. Compère, dit le maître de l'une, L'idée est excellente etdigne de votre grand esprit. Ils se séparèrent donc, et allèrent chacun de son côté. Le hasard voulut qu'ils se mirentà braire presque en même temps : chacun accourut, trompé par le cri de l'autre, et pensant que l'âne se montrait déjà. En se voyant : Est-il possible, compère, dit l'un, que ce ne soit pas mon àne que j'ai entendu? — Non, vraiment, c'était moi. — En vérité, compère, de vous à un àne il n'y a aucune différence, pour ce qui est de braire, et je vous avoue que je n'ai jamais entendu rien d'aussi parfait. Ces éloges, répondit l'auteur du plan, vous conviennent mieux qu'à moi, car, par le Dieu qui m'a créé, vous pouvez donner deux braiments d'avantage au plus habile qui soit au monde. Votre son est élevé, le plein de la voix est soutenu, mesuré, les reprises sont fréquentes et variées : en un mot, je me tiens pour battu et je vous cède la palme de ce rare mérite. — Je m'estimerai donc plus que je faisais auparavant, dit le maître de l'àne, et je croirai que je sais quelque chose. Je pensais bien avoir quelque talent, mais je ne m'étais jamais flatté d'être parvenu au point de perfection que vous dites. — Avouez, compère, qu'il y a dans ce monde bien des talents enfouis, ou mal employés par ceux qui ne savent pas en tirer parti. — Les nôtres, mon compère, ne nous peuvent servir que dans un cas comme celui-ci ; encore, plaise à Dieu qu'ils nous soient aujourd'hui de quelque utilité ! Cela dit, ils se séparèrent de nouveau et recommencèrent à braire, mais à tout moment ils se trompaient et venaient se rejoindre, au point que pour n'être plus abusés, ils convinrent de répéter deux fois consécutivement leur cri \ Avec ces doubles braiments, ils parcoururent tout le bois, sans que l'àne perdu répondit même par signes. Et comment eût-il pu le faire, le pauvre animal, puisque enfin ils le trouvèrent au fond du bois, mangé par les loups? En le voyant, son maître s'écria : Je m'étonnais qu'il ne nous répondit pas ; certes, s'il n'eût pas été mort, il se fût mis à braire en nous entendant, ou il n'aurait pas été un àne. Mais, compère, après avoir eu le plaisir de vous entendre braire de si bonne grâce, je ne regrette pas ma
1 C'est, dit-on, de cette anecdote qu'est venu le proverbe français: // y aura de l ""', pour dire ; 11 y u du malentendu, du quiproquo.
lit.
17 i DON QUICHOTTE.
peine, quoique j'aie trouvé ma bête morte. Vous êtes en lionne main, compère, répondit l'autre: car, si l'abbé cbante bien, le moinillon ne lui cède en rien.
Ils s'en retournèrent à leur village, bien fâchés et enroués. Ils racontèrent à leurs amis, à leurs voisins, à leurs connaissances, ce qui leur était arrivé dans la recherche de l'âne, chacun vantant le talent de braire que possédait l'autre. Celte histoire se répandit dans les villages voisins. Le diable qui ne dort jamais et qui se plait à semer la discorde en tous lieux, à faire naître des rixes en l'air et grand bruit de rien, a si bien iâit, que, lorsqueles habitants des villages voisins rencontrent quelqu'un du nôtre, ils se mettent aussitôt à braire pour nous jeter à la figure le braire de nos régidors. Les entants se sont mis de la partie, et c'est comme si tous les diables s'en mêlaient. Cette moquerie a passé de village en village, et nos habitants sont signalés par ce maudit braire, comme les nègres parmi les blancs. L'irritation qu'ils en ont conçue est telle, que, déjà, plusieurs fois, les raillés se sont armés et sont sortis en bataille pour attaquer les railleurs, sans que roi ni roc, ni crainte, ni honte, aient pu les retenir. Je crois que, demain ou aprèsdemain, ceux de mon village, qui est celui du braire, sortiront pour aller attaquer un autre village éloigné de deux lieues de nous; ils est un de ceux qui nous persécutent le plus : c'est pour être bien préparés que je viens d'acheter les lances et les hallebardes que vous avez vues. Voilà les merveilles que j'ai dit avoir à vous raconter : si vous ne les trouvez pas telles, je n'en sais pas d'autres. Ainsi finit le bonhomme.
En ce moment, entra dans l'hôtellerie un homme tout vêtu de chamois, chausses, bas et pourpoint. Seigneur hôtelier, ditil à voix haute, y a-t-il ici de quoi loger? Voici le singe devin et le tableau de. la liberté de Mélisandre. Corbleu ! dit l'hôtelier, voilà maître Pierre, c'est une bonne soirée qui se prépare. — J'oubliais de vous dire que ce maître Pierre portait sur l'œil gauche et sur presque la moitié de la joue un emplâtre de taffetas vert, comme si tout ce côté avait été malade. Soyez le bienvenu, maître Pierre, lui dit l'hôtelier. Où sonl donc le singe et le tableau ? je ne les vois pas.— Ils vont arriver; j'ai pris 1rs devants pour savoir s'il y avait place ici.— Je délogerais le duc