‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 110 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XXV

d'Albe pour recevoir maître Pierre, dit l'hôtelier ; que le singe et le tableau arrivent, il y a cette nuit dans mon hôtellerie des gens qui payeront bien la vue de l'un et l'habileté de l'autre. Tant mieux, répondit l'homme à l'emplâtre ; je modérerai le prix, pourvu que je sois dédommagé de mes frais, je me croirai bien payé. Je vais faire avancer la charrette où sont le singe et le tableau. En même temps, il sortit de l'hôtellerie. Don Quichotte demanda à l'hôtelier qui était ce maître Pierre et ce que c'était que le singe et le tableau. Seigneur, répondit l'hôtelier, cet homme est un fameux joueur de marionnettes ; depuis longtemps il parcourt toute la Manche d'Aragon, faisant voir le spectacle de Mélisandre délivrée par le fameux don Gayferos : c'est une des plus belles histoires et des mieux représentées que l'on ait vues depuis longtemps dans cette partie du royaume. 11 mène aussi avec lui un singe, le plus habile qui se soit vu entre tous les singes et que l'on puisse imaginer parmi les hommes : si vous lui demandez quelque chose, il écoute attentivement la question, puis saute sur l'épaule de son maître, s'approche de son oreille et lui dit la réponse, que le maître répète soudain tout haut; il répond mieux sur le passé que sur l'avenir, et, quoiqu'il ne rencontre pas toujours juste, le plus souveut il ne se trompe pas, ce qui nous fait croire qu'il aie diable dans le corps. Il en coûte deux réaux pour chaque demande, lorsqu'on obtient une réponse du singe, je veux dire si le maître répond pour lui, après qu'il lui a parlé à l'oreille. Aussi pense-t-on que maître Pierre est très riche. C'est un galant homme, comme disent les Italiens, et bon compagnon ; il mène la meilleure vie du monde : il parle plus que six, boit plus que douze, le tout aux dépens de sa langue, de son singe et de son tableau.

En ce moment, maître Pierre rentra, suivi de la charrette, dans laquelle étaient le théâtre et le singe, grand, sans queue, les fesses pelées, mais d'assez bonne apparence. A peine Don Quichotte l'aperçut qu'il lui dit : Seigneur devin, quel poisson1 prenons-nous ? Que doit-il nous arriver? Voici mes deux réaux, et en même temps, il fit signe à Sancho de les donner à maître

• Quel poiuon prenom-nouà? Ces! une expression proverbiale italienne, qui

revient a : Qu'arrive-t-il .> ou à noire phrase : Quelle anguille sous roche?

Pierre. Seigneur, dit celui-ci, prenant la parole pour le singe, cet animal ne répond point sur l'avenir : il connaît un peu le passé et quelque peu aussi le présent. Au diable, dit Sanclio, je ne donnerai pas une obole pour qu'on me dise ce qui m'est arrivé! qui peut le savoir mieux que moi-même? ce serait une grande simplicité que de payer pour apprendre ce que je sais déjà. Mais, puisqu'il connaît le présent, voici mes deux réaux, et que le seigneur singissime me dise ce que fait et de quoi s'occupe à présent Thérèse Pança, ma femme. Maître Pierre ne voulut pas prendre l'argent. Je n'ai pas coutume, dit-il, de recevoir l'avance du salaire sans avoir rendu le service. 11 frappa, de la main droite, deux coups sur son épaule gauche, le singe y sauta sur-le-champ, et, s'approchant de l'oreille de son maître il remua activement les dents : ce mouvement dura bien le temps de dire un Credo, et un autre saut le remit à terre. Aussitôt maître Pierre vint avec grand empressement se mettre à genoux devant Don Quichotte, et, lui embrassant les jambes: Seigneur, dit-il, j'embrasse ces jambes comme si je touchais les colonnes d'Hercule ; ô restaurateur insigne de la clievalerie criante oubliée ! ô chevalier toujours trop peu loué, Don Quichotte de la Manche ! soutien des faibles, appui de ceux qui vont choir, bras de ceux qui sont tombés, bâton et consolation de tous les affligés! Don Quichotte était en extase, Sanclio confondu, le cousin interdit, le page étonné, l'homme au braire stupéfait, l'hôtelier confus, enfin, tous ceux qui avaient entendu le joueur de marionnettes restaient immobiles de surprise. Il poursuivit : Et toi, ô bonSancho Pança, le meilleur des écuyers et du plus excellent des chevaliers, réjouis-toi : ta bonne Thérèse est toujours bien portante ; elle peigne à l'heure qu'il est une livre de lin, et, pour plus de détails, j'ajouterai qu'elle a auprès d'elle une jarre ébréchée, qui contient une assez bonne quantité de vin, avec lequel elle égaie son travail. Je le crois sans peine, dit Sancho, car c'est une femme bien avisée et, si elle n'était pas jalouse, je ne la changerais point pour la géante Andandona qui, selon mon maître, fut une femme parfaite et bonne ménagère. Ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer <](.■ lien, quoi qu'il en coûte à leurs héritiers. C'est bien maintenant, dit Don Quichotte, qu'on peut dire (pie celui qui a beau-

ArTIE II. CHAPITRE XXV. 177

coup lu ut beaucoup voyagé, voit et sait beaucoup. J'en fais la remarque, car qui aurait pu me persuader qu'il y a des singes qui devinent, comme je viens d'en être témoin? Je suis, en effet, ce même Don Quichotte qu'a nommé ce bon animal, mais sur les louanges duquel il s'est trop étendu, sans doute. Au reste, quel que je sois, je rends grâce au ciel de m'avoir donné un cœur doux et compatissant toujours enclin à faire du bien à tous et jamais de mal à personne. Si j'avais de l'argent, dit le page, je prierais le seigneur singe de me dire ce qui doit m'arriver dans mon voyage. J'ai déjà dit, répondit maître Pierre qui s'était relevé, que cet animal ne répond point sur l'avenir : s'il répondait, vous n'auriez pas besoin d'argent; pour être agréable au seigneur Don Quichotte, j'oublierais tout l'intérêt du monde. Maintenant, pour lui rendre ce que je lui dois et pour le récréer je vais dresser mon théâtre et amuser tous ceux qui sont dans l'hôtellerie, sans qu'il en coûte rien à personne. A ces mots, l'hôtelier, tout joyeux, désigna la place, et le théâtre fut prêt en un moment. Don Quichotte n'était pas très satisfait des divinations du singe, il ne lui semblait pas naturel qu'un animal de cette espèce connût l'avenir ou le passé. Ainsi, pendant que maitre Pierre préparait le théâtre, il se retira dans un coin de l'écurie avec Sancho, et là, sans être entendu de personne, il lui dit : J'ai bien examiné l'étonnante habileté de ce singe, et pour mon compte je ne doute point que maître Pierre, son maitre, n'ait fait quelque pacte tacite ou exprès avec le diable. Si la pâte1 est épaisse et vient du diable, dit Sancho, cela doit faire une pâte fort sale; mais de quel profit peuvent lui servir ces pâtes ?— Tune m'entends pas, Sancho : je veux dire qu'il doit avoir fait quelque accord avec le diable, pour que celui-ci introduisit ce talent dans le singe, afin que le maitre gagnât sa vie, et, quand il sera riche, il donnera à Satan son àme, qui est

1 Voici un de ces passages, heureusement assez raies, qu'on ne peut faire comprendre que par un équivalent. Il roule, dans l'espagnol, sur l'équivoque entre les mots pacto et patio (cour, cloître), qui ne se retrouve plus dans leurs correspondants français. Don Quichotte dit : Sin duda este inaese Pedro su amo debe de tener hecho pacto tacito o espreso con el demonio. Sancho répond : Si el patio es espeso >/ dcl demonio, sin duda debe de ser muij suc.io patio. Filleau de Saint-Martin joue sur les m«ts contention cl collation; Duboui niai sur pacte et paquet; Kosset sur pacte elj'dle',

178 DÛiN QUICHOTTE. •

tout ce que demande cet ennemi des hommes. Ce qui me donne cette idée, est de voir le singe répondre seulement sur le passé et le présent, et le savoir dudiable ne s'étend pas au-delà ; pour l'avenir, il ne le sait point, si ce n'est pas conjecture, et quelquefois seulement, car à Dieu seul est réservée la connaissance des temps : pour lui, tout est présent; il n'y a ni passé ni avenir. Les choses étant ainsi, il est clair que le singe parle comme ferait le diable, et je m'étonne fort qu'on ne l'ait pas accusé auprès du saint office, qu'on ne l'ait pas examiné pour lui tirer du fond de la poitrine en vertu de quelle puissance il devine; certainement ce singe n'est point astrologue : son maître ni lui ne sauraient tracer ces figures qu'on appelle judiciaires, aujourd'hui si communes en Espagne qu'il n'y a femmelette, ni page, ni savetier qui ne se mêlent de dresser une figure comme s'il s'agissait de relever un valet de cartes, compromettant, par leur ignorance et par leurs mensonges, la vérité merveilleuse de la science. J'ai su qu'une dame demanda un jour à l'un de ces dresseurs de figures si une petite chienne de manchon qu'elle avait deviendrait pleine, combien elle aurait de petits, et de quelle couleur ils seraient. L'astrologue, après avoir tracé sa figure, répondit que la chienne deviendrait pleine, qu'elle aurait trois petits, l'un vert, l'autre incarnat, le troisième de couleur mêlée, mais sous la condition qu'elle serait couverte entre onze et douze heures de jour ou de nuit, un lundi ou un samedi : or, la chienne mourut d'indigestion au bout de deux jours, et le seigneur dresseur de figures eut, dans l'endroit, comme tous les autres ou comme la plupart de ces gens-là, la réputation de bon devin. "Seigneur, dit Sancho, je voudrais pourtant bien que votre grâce dît à maître Pierre de demander à son singe si tout ce qui vous est arrivé dans la caverne de Montésinos est vrai, car, je vous en demande pardon, mais je regarde tout cela comme feinte et mensonge, ou tout au moins comme des choses rêvées. Tout cela pourrait être, répondit Don Quichotte : je ferai cequetu me conseilles, quoique j'y éprouve je ne sais quel scrupule. En ce moment, maître Pierre vint chercher Don Quichotte, et lui dire que le théâtre était préparé, et qu'il vînt le voir parce qu'il en valait la peine. Don Quichotte lui communiqua sa pensée, et le pria de demander sur-le-

Page 1