‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 117 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXVI. 1S · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXVI. 1S

la frontière de France, car le cheval qui les portait m'a paru plutôt voler que courir ; ainsi il n'y a pas à me vendre un chat pour un lièvre, en me présentant une Mélisandre sans nez, tandis que la véritable est maintenant en France, à se réjouir à jambe étendue avec son époux. Que chacun se contente de ce que Dieu lui a donné, maître Pierre, marchons droit et sans malice, et poursuivez. Maître Pierre , qui vit Don Quichotte donner à gauche et près de retourner à sa première folie, craignit qu'il ne lui échappât, et reprit : Ce ne doit point être ici Mélisandre, ce sera quelqu'une de ses demoiselles ; ainsi je me contenterai de soixante maravèdis. De la même manière il mit un prix à beaucoup d'autres figures mutilées : les arbitres modérèrent le tout au gré des deux parties, et la somme se monta à quarante réaux trois quarts, que Sancho paya sur-lechamp. Pierre demanda deux autres réaux pour la peine de rattraper le singe. Donne-les, Sancho, dit Don Quichotte, non pour le singe, mais pour prendre la guenon1. J'en donnerais deux cents de bon cœur à celui qui me dirait avec certitude que madame Mélisandre est maintenant en France parmi les siens, avec don Gayferos. Personne ne pourrait mieux vous le dire que mon singe, dit maître Pierre ; mais le diable ne le rattraperait pas maintenant. Cependant j'espère que la faim et l'attachement qu'il a pour moi l'obligeront à me chercher cette nuit. 11 fera jour demain, nous nous reverrons. Enfin, le désordre fut réparé, et tous soupèrent en paix et de compagnie, aux dépens de Don Quichotte, qui était extrêmement libéral. L'homme qui portait les lances et hallebardes partit avant le jour ; de bonne heure, le cousin et le page vinrent prendre congé de Don Quichotte : le premier retournait chez lui, l'autre allait poursuivre son chemin. Don Quichotte lui donna, pour l'aider, une douzaine de réaux. Maître Pierre ne voulut plus rien avoir à démêler avec Don Quichotte, qu'il connaissait fort bien; c'est pourquoi il se leva avant le soleil, ramassa les débris de son tbéàtre, rattrapa son singe et s'en alla, de son côté, chercher des aventures. L'hôtelier, qui ne connaissait pas Don Quichotte, n'était pas moins étonné de sa folie que de sa libéralité. Firia

1 Tomar la piona, boire, s'enivrer.

iss DON QUICHOTTE.

lement, Sancho le paya fort bien, par ordre do son maître, et prenant congé, sur les huit heures du matin, le maître et l'écuyer se mirent en route. Nous les laisserons aller, cela est nécessaire pour raconter d'autres particularités qui conviennent à la clarté de cette mémorable histoire.

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