‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 120 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXVII

parti. Don Quichotte leva sa visière de fort bonne grâce, et s'approcha de l'étendart de l'àne ; là, les principaux de la troupe l'environnèrent et le considérèrent avec cet étonnement qu'inspirait toujours sa première vue. Don Quichotte, les voyant attentifs à l'examiner, sans qu'aucun ouvrît la bouche etlui fit la moindre question, voulut profiter de ce silence, il prit la parole, et d'une voix élevée leur tint ce discours :

Dignes seigneurs, je vous supplie de tout mon pouvoir de ne pas interrompre un discours que je veux vous faire, tant qu'il ne vous ennuiera ou ne vous déplaira pas : si cela arrive, au moindre signal de votre part, je mettrai sur ma bouche un cachet et un frein à ma langue. Tous l'assurèrent qu'il pouvait dire ce qu'il voudrait, et qu'ils l'écouteraient volontiers. Après cette assurance, Don Quichotte reprit : Mes seigneurs, je suis chevalier errant; mon métier est celui des armes, ma profession est de favoriser ceux qui ont besoin de faveur et de secourir les nécessiteux. Depuis plusieurs jours je connais votre disgrâce et la cause qui vous arme à tout moment pour vous venger de vos ennemis. J'ai réfléchi plus d'une fois sur votre affaire, et je trouve que, suivant la loi du duel, vous êtes dans l'erreur de vous croire offensés : un homme seul, en effet, ne saurait offenser un peuple entier, à moins qu'il ne l'accuse en masse de trahison, parce qu'il ignore quel est l'auteur de cette trahison pour laquelle il le défie. Nous en avons un exemple dans don Diego Ordonez de Lara, qui défia tout le peuple de Zamora, parce qu'il ignorait que Vellido Dolfos était seul auteur de la mort de son roi : il s'en prit à tous ; tous avaient donc droit de répondre et de venger leur offense. Il est bien vrai que le seigneur don Diego fut un peu outrecuidant, et passa de fort loin les bornes du défi, car il ne pouvait prendre à partie ni les morts, ni les enfants à naître, ni les eaux, ni les pains et tout ce qu'on voit en détail dans son cartel. Mais laissons cela : quand la colère sort des gonds, il n'y a père, maître, ni frein qui retienne la langue. Étant donc reconnu qu'un homme seul ne peut offenser un royaume, république, province, ville, ou population entière, il est également évident que l'on ne saurait poursuivre la vengeance d'un pareil affront, puisqu'il n'existe pas; il ferait beau voir qu'à tous moments les uabi-

lants de la Reloja', les Cazoleros2. lesBerengeneros8, lesBal-

lenatos1, les Jaboneros6, et tous ceux ù qui Ton donne des surnoms, qui courent parmi les enfants et gens de bas aloi,se battissent avec ceux qui les appellent de la sorte ; il ferait beau voir à coup sûr que ces honnêtes citoyens fussent sans cesse en armes, en querelles, qu'ils eussent les épées dégainées à chaque démêlé, si petit qu'il fût. Non, non, Dieu ne le veut ni ne le permet. Les hommes sages et prudents, les États bien gouvernés ne se décident à prendre les armes, à tirer l'épéc, à exposer leurs personnes, leurs vies, leurs biens, que pour quatre motifs: le premier, pour défendre la foi catholique; le second, pour défendre leur vie, ce qui est de droit naturel et divin; le troisième, pour défendre leur honneur, leurs familles, leurs biens; le quatrième, pour le service du roi, dans une guerre juste ; et si nous voulions y ajouter une cinquième cause (que l'on pourrait placer la seconde), pour défendre leur patrie. A ces cinq principales causes, on en peut ajouter quelques autres justes et raisonnables, et qui peuvent contraindre à prendre les armes, mais les prendre pour des bagatelles et pour des choses qui sont plutôt des plaisanteries et des passetemps que des offenses, c'est être privé de tout jugement ; il y a plus : chercher une vengeance injuste (de justes il ne saurait y en avoir), c'est aller directement contre la sainte loi que nous professons: elle nous ordonne de faire du bien à 'nos ennemis, d'aimer ceux qui nous haïssent, commandement qui, bien qu'il paraisse un peu difficile à suivre, ne l'est cependant que pour ceux qui préfèrent le monde à Dieu, la chair à l'esprit. Jésus-Cbrist, véritable Homme-Dieu, qui ne menlit jamais, qui ne pouvait et ne peut mentir, a dit en nous donnant sa loi que son joug est doux et son fardeau léger : il ne pouvait donc nous commander une chose impossible à exécu-

1 Le mot relox signifie horloge, montre, pendule. L'allusion nous est inconnue.

* Cazoleros, ou plutôt Ca:utleros, ceux de Valladolid, ainsi surnommés d'Augustin il'- Cazalla, natif de cette- ville, qui ht justicier.

:( Berengeneros, ceux de Tolède, du mot Berengena, aubergine.

'. Ballenatos, les petits de haleine, ceux de Madrid.

'• Xiboneroa, ceux de Getalo.

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