‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 121 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XXVII

1er. Ainsi, nies seigneurs, vous êtes obligés, par les lois divines et humaines, à vous apaiser. Le diable m'emporte, dit en lui-même Sancho, si mon maitre n'est pas théologien, et s'il ne l'est pas, il ressemble à un théologien comme un œuf ressemble à un autre.

Don Quichotte reprit haleine un moment, et, voyant que le silence continuait, il allait poursuivre, si l'esprit subtil de Sancho n'était venu se jeter à la traverse. Voyant son maître se reposer, il prit les devants et dit :

Mon seigneur Don Quichotte de la Manche, autrefois appelé le chevalier de la Triste Figure, et maintenant le chevalier des Lions, est un gentilhomme judicieux : il sait le latin et le castillan comme un bachelier, et, dans tout ce qu'il dit et conseille, il se conduit comme un bon soldat; il sait sur son ongle toutes les lois et ordonnances sur ce qu'on nomme les duels : ainsi, il n'y a rien de mieux à faire qu'à se laisser conduire par ses avis ; s'il y a de l'erreur, je la prends sur moi. Il vous a dit que c'est une grande simplicité que de se battre seulement pour avoir entendu braire. Je me souviens que, quand j'étais petit, je me mettais à braire, quand il m'en prenait envie, sans que personne y contredit, et avec tant de grâce et de vérité, que tous les ânes du village répondaient à ma voix; je n'en étais pas moins l'enfant de mon père et de ma mère, tous deux très honorés, quoique pour ce talent je fusse envié déplus de quatre des plus huppés du village, je ne m'en souciais pas plus que de deux maravédis. Mais, afin que vous soyez convaincus que je ne vous en impose pas, faites attention et écoutez-moi : cette science est comme celle de nager, une fois apprise, elle ne s'oublie jamais. Aussitôt il porte la main à son nez, et se met à braire d'une telle force que tous les vallons voisins en retentirent. Un de ceux qui étaient auprès de lui, s'imaginant qu'il se moquait d'eux, leva une gaule qu'il tenait à la main et lui en déchargea un tel coup que, sans pouvoir s'en empêcher, Sancho alla tomber par terre. Don Quichotte, voyant Sancho si mal traité, court, la lance au poing, sur celui qui l'avait frappé; mais tant de gens se mettent entre eux qu'il ne lui est pas possible de venger son écuyer. Au contraire, sentant déjà pleuvoir sur lui une nuée de pierres, menacé par mille arba-

lûtes, et non moins d'arquebuses, il tourne bride, et, au plus grand galop de Rossinante, s'éloigne, en priant Dieu de tout son cœur de le délivrer de ce danger; il croyait à chaque pas que quelque balle allait lui entrer par le dos et sortir par la poitrine, et retenait à tous moments son baleine pourvoir si elle lui manquait; mais la troupe se contenta de le voir fuir, sans tirer, On mit sur son àne Sancbo, à peine revenu de sa chute, et on le laissa rejoindre son maître; il n'était guère en état de conduire son grison, mais il suivait de lui-même la piste de Rossinante, sans lequel il ne pouvait faire un pas. Don Quichotte s'étant mis à une bonne distance, tourna la tête, et vit Sancho qui venait à lui, sans être poursuivi : aussitôt il s'arrêta pour l'attendre. La troupe des paysans resta dans la campagne jusqu'à la nuit, et, les ennemis n'ayant point paru, ils se retirèrent tout fiers et tout joyeux : s'ils avaient connu l'antique coutume des Grecs, ils auraient érigé sur le lieu même un trophée.

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