‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 134 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXXI

soin de votre àne, les duègnes de ce château ne sont pas accoutumées à un pareil emploi. Cependant, répondit Sancho, j'ai entendu dire à mon maître, qui déterre toutes les histoires, que, lorsque Lancelot revint de Bretagne, les dames avaient soin de lui et les duègnes de son cheval, et, pour ce qui est de mon àne, je ne le changerais pas contre le cheval du seigneur Lancelot. Frère, dit la duègne, si vous êtes un bouffon, gardez vos bouffonneries pour ceux qui les trouvent bonnes et qui vous les payent, car de moi vous n'aurez qu'une figue. Au moins sera-t-elle bien mûre, répondit Sancho, car si vous comptez vos années au quinola vous ne perdrez pas pour un point. Fils de coquine, s'écria la duègne tout en colère, si je suis vieille ou non, j'en dois compte à Dieu, et non à toi, veillaque, mangeur d'ail. Elle débita ces injures d'un ton si haut que la duchesse l'entendit et revint sur ses pas. La voyant si animée, les yeux enflammés, elle lui demanda à qui elle en avait. J'en ai à ce bon homme, répondit-elle, qui veut, à toute force, que j'aille mettre à l'écurie son àne, qui est à la porte du château, et qui me donne pour exemple qu'ainsi l'on fit je ne sais où, que des dames prirent soin d'un certain Lancelot, et des duègnes de son cheval, et, pour achever, il m'a appelée vieille. Je regarderais cela, répondit la duchesse, comme l'affront le plus sanglant qu'on me pût faire. Écoutez, ami Sancho, faites attention que dona Rodriguez est très jeune : ces coiffes qu'elle porte, c'est plutôt pour suivre l'usage et se mettre suivant son rang, que par rapport à ses années. Maudites soient celles qui me restent à vivre, reprend Sancho, si j'ai dit cela dans l'intention de l'offenser! je l'ai dit parce que j'ai si grande affection pour mon àne, que j'ai cru ne pouvoir le recommander à une personne plus charitable que madame Rodriguez. Don Quichotte entendait tout ce démêlé. Sancho, dit-il, est-ce ici le lieu de tenir de semblables discours? Seigneur, répondit Sancho, chacun parle selon ses besoins partout où il se trouve : c'est ici que je me suis souvenu de mon àne, c'est ici que j'en parle; si je m'en étais souvenu à l'écurie, j'en parlerais dans l'écurie. Sancho a raison, dit le duc, on ne doit point le blâmer; qu'il soit tranquille, son âne sera traité à bouche que veux-tu, on en aura le même soin que de sa personne.

Avec ces discours, qui amusaient tout le monde, excepté Don Quichotte, on arriva dans les appartements du haut. On lit entrer le chevalier dans une salle richement tendue do brocart d'or : six demoiselles le désarmèrent et lui servirent de pages; toutes étaient instruites par le duc et la duchesse de la manière dont elles devaient agir pour que Don Quichotte crût et vit qu'on le traitait en chevalier cirant. Il resta donc désarmé, avec ses chausses étroites, son pourpoint de chamois, long, sec, maigre, les mâchoires rapprochées l'une de l'autre et se baisant presque; sa figure eût fait mourir de rire les jeunes filles qui le servaient, si le duc ne leur eût expressément recommandé de s'en abstenir. Elles le prièrent de se laisser déshabiller pour lui passer une chemise; mais il n'y voulut absolument pas consentir, disant que la décence dans les chevaliers errants n'avait pas moins bonne grâce que la valeur. Il les pria de donner la chemise à Sancho , et s'élant enfermé avec lui dans une chambre où était un lit fort riche, il se déshabilla et revêtit la chemise. Dès qu'il se vit seul avec Sancho : Dis-moi, bouffon moderne et lourdaud de tout temps, te paraît-il bien d'insulter une femme aussi vénérable que cette duègne? est-ce là le moment de te souvenir de ton âne? les maîtres de cette maison sont-ils gens à laisser pâtir les bêtes, quand ils reçoivent si magnifiquement les maîtres? Au nom de Dieu, Sancho, veille sur toi, ne découvre pas le fil de manière qu'on s'aperçoive que tu es tissu d'une toile vile et grossière. Souviens- toi, malheureux pécheur, que le maître est d'autant plus estimé que ses gens sont honnêtes et bien nés, et qu'un des plus grands avantages des princes sur les autres hommes est d'avoir des serviteurs aussi gens de bien qu'euxmêmes. Ne vois-tu pas, malheureux que tu es, infortuné que je suis, que si l'on s'aperçoit que tu n'es qu'un grossier vilain, qu'un mauvais bouffon, on me regardera comme un imposteur, un chevalier d'emprunt? Non, non, ami Sancho, fuis, fuis cette route : celui qui trébuche en qualité de bouffon et de hâbleur, au premier choc tombe à terre, et n'est plus qu'un truand disgracié. Retiens ta langue, pèse tes paroles, rumineles avant de les laisser sortir de ta bouche, et fins attention que nous sommes arrivés à un point où, par la faveur de Dieu

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