‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 135 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XXXI. 2l · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XXXI. 2l

et la force de mon bras, nous devons nous élever du tiers cl du quint1, en réputation et en fortune. Sancho promit avec serment de se coudre la bouche et de se mordre la langue, avant que de lâcher aucune parole inconsidérée ou hors de propos, ainsi qu'il le lui recommandait, ajoutant qu'il n'eût aucune crainte, que jamais on ne découvrirait par lui ce qu'ils étaient. Don Quichotte s'habilla, prit son baudrier avec son épée, couvrit ses épaules du manteau d'écarlate, et plaça sur sa tète une toque de satin vert, que lui avaient donnée les demoiselles. En cet équipage, il se rendit dans la grande salle, où il trouva les demoiselles rangées sur deux haies, toutes munies de quelque objet nécessaire pour présenter à laver, ce qu'elles tirent avec beaucoup de révérences et de cérémonies. En même temps entrèrent douze pages avec le maître d'hôtel, pour le conduire au diner, car déjà le duc et la duchesse l'attendaient. Les pages le mirent au milieu d'eux, et le conduisirent plein de pompe et de majesté dans une autre salle, où l'on avait dressé une table élégante, avec seulement quatre couverts. Le duc et la duchesse vinrent le recevoir à la porte ; avec eux était un grave ecclésiastique, de ceux qui gouvernent les maisons des princes et qui, n'étant pas nés princes eux-mêmes, ne sauraient enseigner comment ils doivent l'être à ceux qui le sont ; qui voudraient que la grandeur des grands se mesurât à leur esprit étroit ; qui, voulant apprendre à ceux qu'ils gouvernent à être réglés, les rendent avares. Tel devait être le grave religieux 2 qui vint, avec le duc et la duchesse, recevoir Don Quichotte. Après mille compliments, ils entourèrent le chevalier et se rendirent à table : le duc pria Don Quichotte de prendre la place d'honneur et, malgré son refus, les instances du duc furent telles, qu'il fallut céder; l'ecclésiastique se mit en face de lui, le duc et la duchesse à ses côtés. Sancho était présent, bien étonné et tout ébahi des honneurs qu'on rendait à son maître. Quand il vit les grandes cérémonies qu'échangèrent le duc et Don Quichotte pour que celui-ci acceptât la place d'hon-

1 En tercio y rjitinto, avantage que peut faire un pèreàson fils.

2 Pellicer croit que l'ecclésiastique, dont Cervantes fait ici la satire, fut le chanoine Barthélemi Léonarrio y Argensola, qui gouvernait la maison des ducs de Villa Hcrmosa, et niènie celle du comte de Lcmos, son Mécène.

iicur, il dit : Si vos seigneuries me le permettent, je leur raconterai une histoire arrivée dans mon village, au sujet <lcs préséances. A peine eut-il lâché cette parole, que Don Quichotte prit l'alarme, persuadé que Sancho allait dire quelque sottise.

Celui-ci s'en aperçut, et reprit: Ne craignez point, seigneur, que je m'oublie ou dise quelque chose qui ne vienne pas bien à point; je n'ai pas oublié les conseils que vous m'avez donnés depuis peu sur le parler beaucoup ou peu, bien ou mal. — Je ne m'en souviens pas, Sancho ; dis ce que tu voudras, niais sois bref. Ce que je veux dire est si vrai, reprend Sancho, que mon seigneur Don Quichotte ici présent ne me laissera pas mentir. — Mens tant que tu voudras, je ne t'en empêcherai pas; mais prends garde à ce que tu vas dire. — .le l'ai si bien miré et remué, que celui qui sonne l'alarme est à couvert, comme vous allez voir. En vérité, dit Don Quichotte, vos grandeurs devraient bien renvoyer ce fou ; il va débiter mille sottises. Par la vie du duc, dit la duchesse, Sancho ne s'éloignera pas un instant de moi : je l'aime beaucoup, parce que je sais qu'il est très spirituel. Que le ciel, dit Sancho, donne à votre sainteté beaucoup de jours spirituels, pour la bonne opinion qu'elle a de moi, quoique je ne la mérite point ! Voici le conte que je voulais dire :

Un gentilhomme de mon village.... fort riche et distingué, car il descendait des Alamosde Médina del Campo, qui épi dona Mencia de Quignones, qui fut tille de don Alonso de Maragnon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, qui se noya prés de la herradura, el pour qui il y eut, dans notre village, cette grande querelle à laquelle, à ce qu'on m'a dit, mon seigneur Don Quichotte prit part, où fut blessé Tomasillo le libertin, fils deBalbastro le maréchal.... invita.... tout cela n'est-il pas vrai, mon maître? dites-le sur votre vie, que ces seigneurs ne me prennent pas pour un hâbleur et un menteur. Jusqu'à présent, dit l'ecclésiastique, je vous crois plus bavard que menteur; mais je ne sais ce que dans la suite je jugerai de vous. Tu produis tant de témoins et de circonstances, dit Don Quichotte, que je ne puis m'einpèelier d'affirmer que tu dois dire la vérité;

passe outre ei abrège ton conte, car je te vins en chemin de ne pas finir de deux juins. Qu'il n'abrège rien, dit la duch<

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