‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 14 sur 310 · PARTIE II. CHAPITIIE III · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITIIE III

vant, préconisé de bouche en bouche, imprimé et gravé: je dis préconisé, car le contraire est pire que la mort. Sous le rapport de la bonne renommée , reprit le bachelier, votre seigneurie a la palme sur tous les chevaliers errants, car le Maure dans sa langue et le chrétien dans la sienne ont tous deux peint au vif votre vaillance, votre grand courage à aborder les dangers, votre patience dans l'adversité, votre résignation dans les malheurs et les blessures, votre honnêteté et continence dans vos amours si platoniques avec dona Dulcinée du Toboso. Jamais, dit en ce moment Sancho Pança, je n'ai entendu donner le don à madame Dulcinée ; on dit seulement madame Dulcinée du Toboso: l'histoire se trompe déjà en ce point. Cette objection, répond Garrasco, n'est pas de grande importance. Non, certes, ajouta Don Quichotte ; mais, dites-moi, seigneur bachelier, quel est celui de mes exploits que l'on estime de préférence dans cette histoire ? En cela, répond le bachelier, les opinions diffèrent comme les esprits: les uns préfèrent l'aventure des moulins à vent, que votre seigneurie prit pour autant de Briaréeset de géants; d'autres celle des moulins à foulon ; d'autres la description des deux armées qui parurent être ensuite deux troupeaux de moutons; celui-ci préfère l'aventure du mort qu'on allait enterrer à Ségovie ; l'un donne l'avantage sur toute autre à la délivrance des galériens ; l'autre soutient que rien n'égale l'histoire des deux géants bénédictins , et votre combat avec le vaillant Biscayen. Dites-moi, seigneur bachelier , interrompit Sancho, a-t-on parlé de l'aventure des Yangois, quand notre bon Rossinante eut fantaisie de chercher des Iriandises dans la mer? Le savant historien, répond Carrasco, n'a rien laissé dans son écritoire: il rapporte tout de point en point, jusqu'aux cabrioles que lit le bon Sancho dans la couverture. Ce ne fut pas dans la couverture, reprit Sancho, ce fut bien en l'air, et plus que je n'eusse voulu. A ce que je pense, dit Don Quichotte, il n'y a histoire humaine qui n'ait ses accidents, surtout celle des chevaliers errants, qui ne peuvent être toujours remplies de succès brillants. Malgré cela, répondit le bachelier, quelques-uns de ceux qui ont lu ce livre disent qu'ils auraient vu avec beaucoup de plaisir les ailleurs omettre quelques-uns des nombreux coups de bâton

donnés, (mi diverses rencontres, au seigneur Don Quicholte. Ceci, dit Sancho, rentre dans la vérité de l'histoire. Ils auraient bien pu les taire, dit Don Quichotte, au moins par équité, puisqu'on n'est pas forcé de rapporter les faits qui n'altèrent ni ne changent la vérité de l'histoire, surtout s'ils doiventavoir pour conséquence d'en rabaisser le héros. Énée ne fut certainement pas aussi pieux que nous le dit Virgile, Ulysse aussi prudent que nous le dépeint Homère. Il est vrai, répliqua Samson, mais c'est tout autre chose d'écrire comme poète ou comme historien : le poète peut conter ou chanter les choses, non comme elles furent, mais comme elles devaient être; l'historien doit les rapporter, non comme il eût été à désirer qu'elles fussent, mais telles absolument qu'elles sont arrivées, sans rien ajouter ni retrancher à la vérité des faits. — Si ce seigneur maure s'est si fort appliqué à dire la vérité, à coup sûr, parmi les coups de bâton donnés à mon maître, se trouvent les miens, car jamais on n'a pris la mesure de ses épaules sans me mesurer à moi tout le corps; mais je ne dois pas m'en étonner, puisque, comme dit mon maître, les membres doivent participer aux douleurs de la tète. Vous êtes un railleur, Sancho, dit Don Quichotte : la mémoire ne vous manque pas quand vous voulez en avoir. Quand je voudrais, répond l'écuyer, oublier les coupsde bâton qu'on m'a donnés, les meurtrissures qui sont encore sur mes cotes ne me le permettraient pas. Tais-toi, Sancho, dit Don Quichotte; n'interromps pasleseigneurbachelier,queje supplie de poursuivre le récit de ce que l'on dit de moi dans cette histoire. Et de moi aussi, reprend Sancho ; car on assure que je suis un des principaux présonages. Personnages, et non présonages, ami Sancho, répond Carrasco. Oh ! voilà, dit Sancho, un autre reprocheur de voquibles ' : occupons-nous de cela, et nous n'aurons jamais fini. Dieu me punisse, Sancho, reprend le bachelier, si vous n'êtes le second personnage de l'histoire! et tel aime mieux vous entendre que le plus hupé de ceux dont elle parle. Cependant il y en a qui trouvent que vous avez été par trop crédule en vous imaginant que ce gouvernement d'île promis par le seigneur Don Quichotte, ici présent, pouvait être

1 Vocables, mots. Reprochador de voquibles, ce qui n'est pas plus i • |ii<- jtréionaget.

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