PARTIE II. CHAPITRE XXXII
prendre de vous peindre trait pour trait, de décrire de point en point la beauté de l'incomparable Dulcinée, c'est une tàcbe faite pour d'autres épaules que les miennes; c'est une entreprise digne d'occuper les pinceaux de Parrhasius, de Timante, d'Apelles, et le ciseau de Lysippe, que de retracer ses charmes sur la toile, sur le marbre, sur le bronze, et, pour la louer dignement, il faudrait la rhétorique cicéronienne et démosthénique. Que signifie démosthénique? dit la duchesse, je n'ai jamais entendu ce mot de ma vie. Démosthénique, répondit Don Quichotte, c'est comme qui dirait rhétorique de Démosthène, de même que la rhétorique cicéroaienne est celle de Cicéron : ce furent les deux plus grands orateurs du monde. Oui, sans doute, reprit le duc : où sont donc vos lumières pour avoir fait une pareille demande? Cependant, le seigneur Don Quichotte nous obligerait beaucoup de nous peindre sa Dulcinée ; ne fût-ce qu'une ébauche, elle en sortira de manière à faire envie aux plus belles. — Je le ferais, certes, volontiers, si elle ne s'était effacée de mon esprit par suite de la disgrâce qui lui est arrivée, et qui est telle que je suis plus propre à la pleurer qu'à la peindre. Vos grandeurs sauront qu'allant, ces jours passés, pour lui baiser les mains, lui demander sa bénédiction et son congé pour ma troisième sortie, je trouvai toute autre chose que ce que je cherchais : je la trouvai enchantée et changée de princesse en paysanne, de belle en laide, d'ange en diable, de suave en pestiférée, de bien élevée en rustique, de retenue en dévergondée, de lumière en ténèbres, en un mot, de Dulcinée du Toboso en une grossière paysanne '. Grand Dieu ! s'écria le duc, qui a pu faire un si grand tort au monde? qui a pu le priver de la beauté qui le réjouissait, de la bonne grâce qui le charmait, de l'honnêteté qui l'enorgueillissait? Qui? répondit Don Quichotte, et qui l'aurait fait, sinon un de ces méchants enchanteurs dont l'envie me persécute? Cette race maudite, née pour obscurcir, anéantir les hauts faits des gens de bien, pour éclairer et protéger les forfaits des méchants, les enchanteurs, m'ont persécuté, me persécutent et me persécuteront jusqu'à ce qu'ils aient
i Villana deSayago ou Fayago. Contrée entre Ziimora et Ciudad Rodrigo, habitée par des gens grossiers, qui avaient un habillement ci un langage particuliers,
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précipité dans l'abîme de l'oubli mes grandes actions chevaleresques; ils me frappent et nie blessent dans l'endroit où ils me voient le plus sensible, car, ôter sa dame à un chevalier errant, c'est lui ôter les yeux avec lesquels il voit, le soleil qui l'illumine, l'aliment qui le fait vivre : j'ai dit souvent, et je le répète, un chevalier errant sans dame est semblable à un arbre sans feuilles , à un édifice sans ciment, à une ombre sans le corps qui la produit. Il n'y a rien à ajouter, dit la duchesse : cependant, si l'on peut avoir confiance dans l'histoire du seigneur Don Quichotte, publiée depuis peu à la satisfaction de tout le monde, on y trouve, si j'ai bonne mémoire, que vous n'avez jamais vu madame Dulcinée; que ce n'est point un personnage réel, mais une dame fantastique que vous avez créée dans votre imagination, et que vous avez ornée de toutes les grâces et perfections que vous avez voulu. Il y a beaucoup à dire là-dessus, répondit Don Quichotte : Dieu sait s'il existe ou non une Dulcinée, si elle est fantastique ou réelle; ce ne sont pas de ces choses qu'il faUle approfondir entièrement. Ce n'est pas moi qui ai créé ma dame ; je la vois douée de toutes les qualités qui peuvent la faire distinguer par-dessus toutes les autres femmes ; belle sans défauts, digne sans orgueil, sensible mais honnête, aimable par sa courtoisie, courtoise par bonne éducation, et enfin d'une haute naissance, parce que la beauté jette un éclat plus vif sur les femmes sorties d'un sang illustre que sur celles d'une humble condition. Vous avez raison, sans doute, dit le duc : cependant vous me permettrez de faire une observation qui résulte de l'histoire de vos hauts faits que j'ai lue ; on peut en inférer que, s'il est vrai qu'il y ait une Dulcinée au Toboso ou ailleurs, et qu'elle soit aussi belle que vous nous la représentez, elle n'égale point quant à la naissance les Orianes, les Alastrajarées, les Madasimes et autres femme ce rang, dont sont pleines les histoires que vous connaissez. A cela je peux répondre, dit Don Quichotte, que Dulcinée est fille de se- (envies, que les vertus rehaussent le $ang, el qu'on doit plus estimer l'iiunilile vertueux que le vicieux d'un liant l Dulcinée réunit des qualités qui peuvent l'élever au sceptre et à la couronne : le mérite d'une femme belle el vertueuse opère ■ lus grands miracles, cl sinon formellemi nt, du moins vir-