‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 141 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXXII

t nullement peut être le principe de plus grandes fortunes. Certes, seigneur Don Quichotte, dit la duchesse, vous procédez en tout ce que vous dites, avec le pied de plomb, et, selon l'expression commune, la sonde à la main : désormais, je croirai fermement, je persuaderai à tous ceux de ma maison et même au duc mon seigneur, s'il est nécessaire, qu'il existe une Dulcinée au Toboso, qu'elle est actuellement vivante, qu'elle est belle, bien née, et mérite d'être servie par un chevalier tel que le seigneur Don Quichotte ; c'est tout ce que je puis dire, je n'y saurais rien ajouter. Cependant, je ne saurais me défendre d'un scrupule et de quelque ressentiment contre Sancho Pança; ce scrupule, le voici : l'histoire que j'ai citée rapporte que, lorsque Sancho fut envoyé par vous auprès de Dulcinée pour lui porter votre lettre, il la trouva criblant une mesure de blé, à telles enseignes que c'était du blé blond, ce qui me fait douter de la noblesse de sa race. Madame , répondit Don Quichotte , Votre Grandeur saura que tout ou presque tout ce qui m'arrive sort de la nature ordinaire des aventures des autres chevaliers errants, que cette différence vienne de l'inscrutable arrêt du destin, ou de la malice de quelque enchanteur jaloux ; c'est une chose avérée que parmi les chevaliers les plus fameux, l'un avait le don de ne pouvoir être enchanté, un autre d'avoir la chair tellement impénétrable qu'il ne pouvait êtreblessé,comme le fameux Roland, un des douze pairs de France; on raconte de lui qu'il ne pouvait être blessé qu'à la plante du pied gauche, avec une grosse épingle, et non par aucune autre espèce d'arme : aussi, quand Bernard de Giirpio le tua à Roncevaux, voyant qu'il ne pouvait le blesser avec le fer, il l'enleva dans ses bras et l'étouffa, se rappelant le genre de mort qu'Hercule donna à Antée, ce féroce géant que l'on disait fils de la Terre. Je conclus de hà que je pourrais posséder quelqu'un de ces dons, non celui d'être invulnérable, car j'ai remarqué plusieurs fois que ma chair est facile à pénétrer, non celui de ne pouvoir être enchanté, car une fois je me suis vu dans une cage, où, sans enchantement, toutes les forces du monde n'eussent pu me renfermer; mais puisque je me suis délivré de celui-là, je veux croire que je n'ai plus rien à redouter d'aucun autre; les enchanteurs, voyant qu'ils ne peuvent plus user de leurs artifices

contre ma personne, se vengent sur ce que j'ai de plus cher, et cherchent à me faire perdre la vie en maltraitant Dulcinée par laquelle je vis. Je pense donc que, lorsque mon écuyer lui porta mon message, ils la changèrent en paysanne, occupée à des travaux aussi vils que celui de cribler du blé; mais j'ai déjà dit que ces grains n'étaient ni du froment ni autre blé, mais des grains de perles orientales. Pour preuve de cette vérité, j'ajouterai qu'étant depuis peu allé au Toboso, je ne pus jamais trouver le palais de Dulcinée. Le lendemain, mon écuyer Sancho la vit sous sa figure naturelle, c'est-à-dire la plus belle du monde, et, à moi, elle me parut une paysanne laide, grossière, et parlant fort mal, quoiqu'elle soit l'esprit même. Et, puisque je ne suis pas enchanté et ne peux plus l'être, suivant toute apparence, c'est elle qui est l'enchantée, l'offensée, la métamorphosée, la changée et. rechangée; c'est sur elle que se sont vengés mes ennemis, c'est pour elle que je vivrai dans des pleurs perpétuels, jusqu'à ce que je la voie rendue à son premier état : ainsi , personne ne doit s'arrêter à ce que dit Sancho, qu'il la trouva tamisant et criblant; car, si les enchanteurs l'ont changée pour moi, il n'est pas étonnant qu'ils en aient fait autant pour lui. Dulcinée est illustre et bien née, issue d'une famille noble du Toboso, où il y en a beaucoup d'anciennes et de fort bonnes : certes il n'en revient pas une petite part à l'incomparable Dulcinée, car le lieu de sa naissance sera fameux par elle et renommé dans les siècles futurs, comme le fut Troie par Hélène, notre Espagne par la Cava, mais à plus noble titre. D'un autre côté, vos seigneuries comprendront que Sancho est un des plus plaisants écuyers qu'ait jamais eu chevalier errant : il a quelquefois des naïvetés si subtiles, que ce serait un assez agréable exercice de décider s'il est lin ou simple ; il a des malices qui le feraient croire méchant et des simplicités qui le feraient prendre pour un sot; il doute de tout et croit tout; quand je le crois tombé dans quelque sottise, il s'en tire avec une sagesse qui l'élève aux nues; enfin, je ne le changerais pas pour un autre écuyer, quand on nie donnerait une ville en retour. Ainsi, je suis en doute de savoir s'il sera bien de lui confier le gouvernement dont Votre Grandeur l'a gratifié, quoique j'aie remarqué en lui certaine aptitude à gouverner, qui me lait

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