PARTIE II. CHAPITRE XXXIII
trailles de Michel Verino, Florentibus occidit annisK Enfin, pour parler à votre mode, sous mauvaise cape on voit souvent un bon buveur. En vérité, madame, répondit Sancho, je n'ai de ma vie bu par malice : par soif, à la bonne heure, car je n'ai pas la moindre hypocrisie. Je bois quand j'ai soif, et même sans soif, quand on m'en offre, pour ne pas paraître dédaigneux et mal appris ; à une santé portée par un ami, est-il un cœur de marbre qui ne soit prêt à faire raison ? Mais si je les chausse, je ne les salis pas 2. D'ailleurs les écuyers des chevaliers errants boivent assez habituellement de l'eau, parce qu'ils sont sans cesse dans les forêts, dans les bois, dans les prés, sur les montagnes, les rochers, sans trouver l'aumône d'une seule goutte de vin, dût-il leur en coûter un œil. Je le crois, dit la duchesse. Mais, à présent, allez vous reposer : nous parlerons plus longuement dans un autre moment, et nous mettrons ordre à vous enchâsser promptement, comme vous dites, dans votre gouvernement. Sancho lui baisa la main de rechef, et la supplia de donner ordre à ce que son grison fût bien traité, car il était la lumière de ses yeux. Quel grison voulez-vous dire ? demanda la duchesse. — Mon âne, que, pour ne pas l'appeler ainsi, je nomme grison. Lorsque j'entrai dans ce château, je priai cette dame duègne que voici d'en prendre soin : elle se fâcha, comme si je l'avais appelée vieille ou laide ; et cependant les duègnes sont plutôt faites pour panser les ânes que pour servir d'ornements dans un salon. Vrai Dieu ! comme elles auraient mal passé leur temps avec un gentilhomme de mon village. Ce devait être quelque vilain, dit la dame Rodriguez, car s'il eût été gentilhomme et bien élevé, il les aurait mises au-dessus du croissant de la lune. En voilà assez, dit la duchesse, laissez cela, dame Rodriguez; tranquillisez-vous, seigneur Pança, je me charge de l'âne: puisqu'il appartient à Sancho, je le mettrai sur la prunelle de mes yeux3. Il suffit bien qu'il soit à l'é-
1 Michel Verino, auteur d'un livre latin intitulé : De puerorum moribus disticha, Saragosse, 1523; les mots Florentibus occidit annis sont les premiers de son épitaphe, par Politien.
2 C'est-à-dire, si je 1 mis, je no m'enivre pas.
:i La» ni&as de mi* ojos. Cotte expression so dit do ce <[ui nous est précieux; mais Sancho la prend au pied de l;i lettre.
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curie, dit Sancho : ni lui ni moi ne sommes dignes d'être un seul instant sur la prunelle des yeux de votre grandeur ; je n'y consentirais pas plus qu'à me frapper à coups de poignard, quoique mon maître dise qu'en l'ait de courtoisie, il vaut mieux se tromper en donnant une carte de plus qu'une de moins, en l'ait d'ânes et de bourriques on doit aller le compas en main et avec mesure. Emmenez-le, dit la duchesse, dans votre gouvernement : vous pourrez le régaler là à votre plaisir et l'exempter de travail. Ne croyez pas en trop dire, madame, dit Sancho ; j'ai vu aller plus de deux ânes dans les gouvernements, ainsi y conduire le mien ne serait pas chose nouvelle. Les discours de Sancho renouvelèrent les ris et le plaisir de la duchesse. Elle l'envoya se reposer, et fut rendre compte au duc de la conversation qu'elle avait eue avec lui. Ils concertèrent entre eux les moyens de jouer à Don Quichotte un tour qui présentât une aventure remarquable, et bien conforme au style de la chevalerie errante: ils en accomplirent plusieurs avec tant d'adresse et de vraisemblance, que ces aventures sont les meilleures de toutes celles que contient cette grande histoire.