‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 146 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRÉ XXXIII · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRÉ XXXIII

jeter de dé pipé : je suis un vieux chien et j'entends l'appel1 ; je sais m'émouvoir quand il en est besoin. Je ne souffre pas de nuages devant mes yeux, parce que je sais où le soulier me blesse. Les bons trouveront en moi la main et, l'accueil, les méchants ni pied ni entrée. Il me semble, à moi, qu'en fait de gouvernement le tout est de commencer : il peut se faire qu'au bout de quinze jours de fonctions je n'aie plus rien à apprendre en mon office, et que j'en sache plus que du labourage, dans lequel j'ai été élevé.

Vous avez raison, Sancho, répondit la duchesse : nul ne naît tout instruit ; c'est avec des hommes qu'on fait les évèques,et non avec des pierres. Mais revenons au sujet qui nous occupait, à l'enchantement de Dulcinée. Je tiens pour certain, je regarde comme incontestable que l'idée qui vous vint de tromper votre maître, en lui faisant accroire que la paysanne était Dulcinée, et que, s'il ne la reconnaissait pas, c'était parce qu'on l'avait enchantée, je crois, dis-je, fermement que cette idée vous fut inspirée par quelqu'un des enchanteurs qui persécutent le seigneur Don Quichotte. Je sais en effet de bonne part que la paysanne qui sauta sur l'àne était réellement et véritablement Dulcinée du Toboso elle-même, et que le bon Sancho en se croyant trompeur était lui-même trompé. On ne doit pas plus douter de cela que des choses qu'on n'a pas encore vues : apprenez, seigneur Sancho Pança, que nous avons, nous aussi, des enchanteurs qui nous aiment bien, et qui nous instruisent fidèlement de tout ce qui se passe dans le monde, sans nous tromper et nous en faire accroire. Oui, Sancho, croyez-moi, la paysanne si leste à sauter était Dulcinée, enchantée comme la mère qui l'engendra. Lorsque nous y penserons le moins, nous la verrons revenir sous sa propre figure, et vous reconnaîtrez l'erreur où vous êtes. Tout cela peut bien être, reprit Sancho, et maintenant je ne fais pas difficulté de croire ce que mon maître dit avoir vu dans la caverne de Montésinos : il prétend y avoir rencontré madame Dulcinée dans le même équipage dans lequel je lui dis l'avoir vue lorsque je l'enchantai à plaisir : ce devait être tout le contraire, comme

1 Tu*,, lut;. Voix dont on se sert pour appeler les chiens.

vous le dites. On ne peut pas supposer, en effet, qu'un esprit grossier comme le mien ait, en si peu de temps, imaginé une aussi subtile tromperie, et je ne saurais croire mon maître assez fou pour ajouter foi à des choses aussi peu croyables, sur une aussi faible garantie que la mienne. Cependant, mudame, je ne voudrais pas pour cela que vous me prissiez pour un malintentionné : un lourdaud comme moi n'est pas obligé de pénétrer les pensées et les malices des méchants enchanteurs. J'imaginai cette ruse pour échapper aux reproches de mon maître, et non avec l'intention de l'offenser : s'il en fut autrement, Dieu est au ciel, qui juge les cœurs. Vous avez raison, dit la duchesse : mais, dites-moi, que parlez-vous de la caverne de Montésinos ? je suis curieuse de connaître celte aventure. Sancho lui raconta, de point en point, tout ce qu'on en a lu. A ce récit, la duchesse reprit : On doit, je pense, inférer de cette aventure que, puisque le grand Don Quichotte dit avoir vu la même paysanne que rencontra Sancho au sortir du Toboso, c'était Dulcinée elle-même, et que des enchanteurs adroits et subtils ont passé parla. Après tout, dit Sancho, si madame Dulcinée est enchantée, tant pis pour elle: je ne me soucie point d'avoir rien à démêler avec les ennemis de mon maître, qui doivent être nombreux et méchants. Le vérité est que je vis une paysanne ; je la pris, je la jugeai pour telle : si elle est Dulcinée, je n'y peux rien et je n'en suis pas responsable. Sans cela ce sera sans cesse, dis-moi et je te dirai : Sancho l'a dit, Sancho l'a fait, Sancho tourne, Sancho retourne ; comme si Sancho était le premier venu, et non ce même Sancho Pança dont il est parlé dans les livres, à ce que m'a dit Samson Carrasco, qui est pour le moins un notable bachelier de Salamanque. Telles gens ne sauraient mentir, si ce n'est quand il leur plaît ou leur convient : ainsi personne ne doit s'en prendre à moi, je suis homme de bonne renommée, et j'ai ouï dire à mon maître que mieux vaut une bonne renommée que de grandes richesses. Enchàssez-moi donc dans un bon gouvernement, et vous verrez merveilles : qui a été bon écuyer sera bon gouverneur.

Tout ce que vient de due le bon Sancho, reprit la duchesse, ce sont sentences catonionnes, ou pour le moins tuées des en-

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