PARTIE 11. CHAPITRE XXXIV
rt un autre à Sancho d'un drap vert très fin ; mais Don Quichotte refusa le sien : au premier jour, dit-il, il faudra retourner au dur métier des armes, et on ne peut porter avec soi équipage ni garde-robe. Sancbo accepta celui qu'on lui donna, avec l'intention de le vendre à la première occasion. Le jour de la fête arrivé, Don Quichotte s'arma, Sancbo se vêtit, et, monté sur son àne, qu'il ne voulut point quitter, quoiqu'on lui eût offert un cheval, il se mêla à la troupe des chasseurs. La duchesse parut richement habillée, et Don Quichotte, en chevalier courtois, tint la bride de son palefroi, quoique le duc voulût s*y opposer. Enfin, l'on arriva dans un bois situé entre deux hautes montagnes : les postes, les routes, les rendez-vous furent assignés, les filets tendus; on distribua la troupe et l'on commença la chasse, avec un si grand bruit et de telles clameurs, qu'ils ne pouvaient s'entendre l'un l'autre, assourdis par le son des cors et par les cris des chiens. La duchesse mit pied à terre, armée d'un épieu très aigu, et se posta dans un endroit par où elle savait que passaient ordinairement les sangliers ; Don Quichotte et le duc suivirent son exemple, et se placèrent à ses côtés; Sancho se plaça derrière eux, sans descendre de son àne, qu'il n'osait quitter de peur de quelque mésaventure. A peine s'étaient-ils postés et rangés avec plusieurs de leurs gens, qu'ils virent s'avancer vers eux un monstrueux sanglier, pressé par les chiens et poursuivi par les chasseurs. Il faisait craquer ses dents et ses défenses, et jetait l'écume par la bouche. Aussitôt Don Quichotte embrasse son écu, tire son épée, et s'avance pour le recevoir, le duc en fait auiant avec son épieu, mais la duchesse les eût tous devancés si son époux ne l'eût retenue. Le seul Sancho, voyant ce furieux animal, abandonne son àne et se met à courir tant qu'il peut; il s'elTorce, mais inutilement, de grimper sur un chêne élevé; .son malheur veut, qu'à peine à la moitié de l'arbre, tâchant d'en gagner le faîte à l'aide d'une branche qu'il a saisie, elle se rompt, il tombe, et dans sa chute demeure suspendu à un tronçon du chêne sans pouvoir toucher la terre. Dans cette position, sentant que l'habit vert se déchirait, et craignant que, si le monstre venait à passer, il ne pût l'atteindre, il se met à faire de si grands cris en demandant du secours, que ceux qui
l'entendirent sans le voir le crurent pour le moins sous la dent de quelque bête féroce. Enfin, l'animal aux défenses aiguës tomba percé de coups d'épieu. Don Quichotte tourna la tête aux cris de Sancho, qu'il avait bientôt reconnus, et le vit suspendu à l'arbre, la tète en bas et l'àne à côté de lui, qui ne l'avait pas abandonné dans son malheur. Cid Hamet remarque qu'il vit bien rarement Sancho sans voir son àne, et l'àne sans voir Sancho, tant était grande leur amitié et la foi qu'ils se gardaient. Don Quichotte décrocha son écuyer, qui, se voyant à terre et libre, examina la déchirure de l'habit de chasse : il en gémit dans son âme, car en cet habit il croyait avoir un majorât.
Cependant on plaça sur un mulet de bat le corps du monstrueux sanglier, on le couvrit de romarin et de branches de myrte, puis on le transporta en triomphe, sous de grandes tentes de campagne que l'on avait dressées au milieu du bois : là, les tables se trouvèrent préparées et chargées d'un repas si abondant et si somptueux, qu'il annonçait bien la magnificence de celui qui le donnait. Sancho, montrant à la duchesse les plaies de son habit déchiré : Si c'eût été, dit-il, une chasse au lièvre ou aux moineaux mon habit n'aurait pas été exposé ù cette extrémité. Je ne sais quel plaisir on peut trouver à attendre un animal qui, d'un coup de défense, peut vous oter la vie. Je me souviens d'avoir entendu chanter une romance ancienne qui dit :
Sois-tu mangé des ours comme le fut le renommé Parfis *
Ce fut un roi goth, dit Don Quichotte, qui fut dévoré par un ours à la chasse. C'est aussi ce que je dis, reprit Sancho : je ne voudrais pas que les rois et les princes s'exposassent à de semblables dangers, pour un plaisir qui n'en devrait pas être un, car il consiste à tuer un pauvre animal qui n'a commis aucune faute. Vous êtes dans l'erreur, Sancho, dit le duc : la chasse à la grosse bète est plus nécessaire et convenable aux rois et aux
l De los obos m as comido, COIDO Favila cl iiuinljlado.