‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 150 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXXIV

princes qu'aucune autre. La chasse est l'image de la guerre : elle a ses stratagèmes, ses ruses, ses embûches, pour vaincre l'ennemi sans danger; on y soutire des froids rigoureux, des chaleurs intolérables ; on y méprise le repos et le sommeil, le corps y acquiert de nouvelles forces, les membres plus d'agilité; enfin, c'est un exercice auquel on peut se livrer sans nuire à personne, et qui plait à beaucoup, mais le meilleur est qu'il n'est pas pour tous, comme les autres genres de chasse, excepté celle au vol, qui n'appartient non plus qu'aux rois et grands seigneurs : ainsi, Sancho, changez d'opinion, et, quand vous serez gouverneur, livrez-vous à la chasse ; vous verrez que vous en retirerez cent pour un. Pour cela, non, répondit Sancho : le bon gouverneur a la jambe rompue et se tient dans sa maison : il ferait beau voir ceux qui ont affaire à lui, venir le chercher, las et recrus, tandis qu'il serait dans les bois à se divertir; le gouvernement s'en irait de mal en pire. Ma foi, seigneur, la chasse et les passe-temps sont plutôt pour les fainéants que pour les gouverneurs. Le seul amusement que je pense me donner, c'est de jouer à la triomphe le jour de Pâques, et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces chasses ne vont point à mon humeur, et ne s'accordent pas avec ma conscience. Plaise à Dieu, Sancho, qu'il en soit ainsi, dit le duc, car il y a loin du dire au faire. — Aussi loin que vous voudrez, un bon payeur ne refuse point de donner des gages ; mieux réussit celui que Dieu aide, que celui qui se lève matin; le ventre fait aller les pieds, et non les pieds le ventre : je veux dire que, si Dieu m'assiste, et si je fais mon devoir avec bonne intention, je gouvernerai mieux qu'un gerfaut. Qu'on me mette le doigt dans la bouche, on verra si je serre ou non. Maudit sois-tu de Dieu et de tous les saints ! maudit Sancho, dit Don Quichotte; quand viendra donc le jour où, comme je te l'ai dit bien des fois, je te verrai faire sans proverbes un discours raisonnable et bien suivi? Que vos grandeurs laissent là ce fou, autrement il vous moudra l'àme non entre deux, mais entre deux mille proverbes amenés si à propos, que Dieu lui donne la paix et à moi aussi si je les voulais écouter. Les proverbes de Sancho, dit la duchesse, quoique plus nombreux que ceux du commentateur grec, n'en sont

pas moins estimables pour la brièveté des sentences1 : quant à moi, je déclare qu'ils me plaisent plus que d'autres mieux anienrs ou mieux appliqués.

Au milieu de ces agréables entretiens ils sortirent de latente pour rentrer dans le bois : le jour se passa à chercher des postes et dresser des cabanes de branchages pourl'afFut. La nuit arriva, non si calme et si claire qu'on eût pu l'attendre de la saison, qui était le milieu de l'été ; un certain clair-obscur répandu dans l'atmosphère favorisa les intentions du duc- Lorsque l'obscurité eut succédé au crépuscule, soudain de quatre côtés à la lois la forêt parut toute en feu : on entendit ça et là, de toutes parts, le bruit multiplié des cors et d'autres instruments de guerre, comme si de grandes troupes de cavalerie passaient dans le bois. L'éclat du feu, le bruit des instruments guerriers, aveuglait, assourdissait, pour ainsi dire, les yeux et les oreilles des assistants et de tous ceux qui étaient dans le bois. Bientôt on entendit se répéter à l'infini le cri de guerre des Maures1 quand ils entrent en bataille : les clairons, les trompettes, les tambours, les fifres résonnèrent en même temps avec tant de force et de continuité, qu'il eût fallu être insensible pour n'en pas être ému. Le duc se troubla, la duchesse fut interdite, Don Quichotte surpris, Sancho tremblant de frayeur, et ceux mêmes qui étaient dans la confidence se montrèrent épouvantés. Le silence régnait avec la peur, lorsque apparut un courrier vêtu en diable, sonnant non dans un cor, mais dans une corne d'une grandeur démesurée, qui rendait un son rauque et terrible. Holà, frère courrier, dit le duc, qui es-tu? où vas-tu? quels sont les gens de guerre qui paraissent traverser cette forêt? Je suis le diable, répondit le courrier, d'une voix brusque et horrible ; je cherche Don Quichotte de

i Ce rnmmentateur s'appelait Fernand Notiez de Gazman, et était île l'illustre famille de ce nom. Natif de Valladolid, il fut surnommé le Pinciano, pai cette ville, suivant certains auteurs, fut la Pincia des Romains; ii était chevalier de Saint-Jacques, et devint, à l'université de Salamanque, professeur de gp latin, du i lit toi ique, ce qui lui Bt donner l'autre Burnomde commentateur g s'appliqua surtout a rassembler un grand nombre de proverbes el

castillans qu'il avait intention de publier avec des explications, mais sa i t,

ai i ivee en 1553, !'<•:' empêcha. Ils le furent depuis.

* Lelili.

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