‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 164 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XXXVIII

raconter tout ce que vous voudrissimes, nous sommes disposés et proroptissimès à être vos serviteurissimes.

Alors, Don Quichotte se leva, et, s'adressant à la Doloride, il lui dit : Si vos infortunes, dame affligée, peuvent espérer quelque soulagement par la force et la valeur d'un chevalier errant, je vous offre les miennes, quoique faibles et de peu de prix, elles sont tout entières à votre service. Je suis Don Quichotte de la Manche, dont la profession est de secourir tous les nécessiteux : ainsi, madame, vous n'avez pas besoin de chercher à capter la bienveillance, ou de vous épuiser en préambules; sans détours, sans embarras, contez-nous vos maux : ceux qui vous écoutent sauront y compatir, s'ils ne peuvent y remédier.

A ces mots, la Doloride voulut se jeter aux genoux de Don Quichotte, s'y jeta réellement, et cherchant à les embrasser : Je me prosterne devant ces pieds et ces jambes, dit-elle, invincible chevalier, comme devant les bases et les colonnes de la chevalerie errante ; je dois baiser ces pieds, desquels dépend le remède à tous mes maux, ô vaillant chevalier, dont les exploits véritables surpassent de beaucoup les récits fabuleux qu'on nous fait des Amadis, des Esplandians, des Bélianis. Puis, quittant Don Quichotte, elle se tourna vers Sancho, lui prit les mains, et lui dit : O toi ! le plus loyal écuyer qui jamais ait servi chevalier errant dans les siècles présents ou passés ! toi qui es plus grand en bonté que la barbe de Trifaldin, mon écuyer ici présent, tu peux bien t'enorgueillir de servir à la fois en la personne du grand Don Quichotte, toute la -foule des chevaliers qui ont porté les armes depuis la naissance du monde. Je te conjure, par ce que tu dois à ta fidélissime bonté, d'intercéder en ma faveur auprès de ton maître, afin qu'il daigne protéger cette infélissime et humilissime comtesse. Que ma bonté, madame, soit aussi grande et aussi longue que la barbe de votre écuyer, répondit Sancho, c'est ce qui me paraît importer peu à l'affaire. Mais que mon àme ait une barbe et des moustaches quand elle sortira de ce monde, voilà ce qui me touche ; pour les barbes d'ici-bas, j'en fais peu ou point de cas. Mais, sans toutes ces souplesses et ces supplications, je prierai mon maître do vous favoriser et secourir en tout ce qu'il pourra ; je sais qu'il m'aime, et surtout vu ce moment qu'il a

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besoin de moi pour une certaine affaire : déchargez dune votre

cœur, contez-nous vos peines, et laissez faire; nous nous entendrons tous. Le duc et la duchesse étouffaient de rue, comme gens qui avaient imaginé et conduit cette aventure; ils applaudissaient intérieurement l'adresse et le talent de la Trifaldi, qui, s'étant remise en place, s'exprima en ces termes :

Dans le fameux royaume de Candaya, situé entre la mer du Sud et la grande Trapobane, deux lieues au delà du cap Comoîïn, régna la reine doiïa Maguncia, veuve du roi Archipiel. De leur union naquit l'infante Antonomasie, héritière du royaume; elle fut confiée à mes soins et à mon expérience, parce que j'étais la plus ancienne et la plus distinguée des duègnes de sa mère. Cette jeune princesse grandit de jour en jour, et parvint à l'âge de quatorze ans, avec une beauté si parfaite que la nature n'y avait pu rien ajouter. L'esprit chez elle était-il en retard? Elle était aussi discrète que belle, et elle était la plus belle de toutes les femmes, elle l'est encore, si le Destin jaloux, si les Parques cruelles n'ont pas tranché le fil de sa vie. Mais ils ne l'auront pas fait, le ciel n'a pas permis sans doute que l'on fit au genre humain ce tort de couper en verjus une grappe du plus beau plant du monde. Cette grande beauté, que ma langue impuissante ne saurait louer dignement, rendit épris d'amour une infinité de princes, tant étrangers que du pays. Au milieu d'eux un simple chevalier, qui habitait la cour, osa élever ses pensées jusqu'à ce ciel de perfections, il se fiait sur sa gentillesse, ses agréments, ses talents, ses grâces, la facilité ou félicité de son esprit, et j'apprendrai à vos grandeurs, si vous ne l'avez point pour désagréable, qu'il jouait si bien de la guitare qu'il la faisait parler; il était de plus poète, danseur, savait faire des cages d'oiseaux, et aurait pu gagner sa vie à ce métier, s'il se fût vu réduit à une extrême nécessité. Tous ces avantages seraient capables d'ébranler une montagne, à plus forte raison le cœur d'une faible jeune fille. Cependant toute sa gentillesse, sa bonne mine, toutes ses grâces et talents auraient échoué contre la forteresse de ma jeune élevé, si cet effronté larron n'avait entrepris d'abord de s'emparer de moi. Ce malandrin, ce dénaturé vagabond voulut d'abord se rendre maître de mu volonté et nie suborner pour me faire livrer, in-

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digne gouverneur, les clefs de la forteresse dont j'étais gardienne : pour achever, il me cajola, capta ma bienveillance par je ne sais quelles amulettes et joyaux qu'il me donna; mais, ce qui me soumit le mieux et occasionna ma chute, ce furent quelques couplets que je lui entendis chanter une nuit que j'étais à une fenêtre qui donnait sur la ruelle où il se trouvait. En voici un, si j'ai bonne mémoire:

De ma douce ennemie, me vient un mal qui déchire mon àme, et, pour plus de tourment, elle veut que je le sente et ne le dise point '.

Ses vers me parurent de perles, sa voix plus douce qu'un sirop, et, depuis ce jour, considérant le mal que m'avaient fait ces vers et d'autres semblables, j'ai reconnu qu'on devait exclure des républiques bien gouvernées les poëks, ainsi que le conseille Platon, au moins les poètes erotiques, parce qu'ils font des vers, non comme ceux du marquis de Mantoue, qui font pleurer les petits enfants et les femmes, mais bien des vers pathétiques, qui, comme de douces épines, percent l'âme sans offenser le corps, de même que la foudre, qui frappe sans toucher l'habit. Voici d'autres vers qu'il me chanta :

Mort, viens, mais si secrètement que je ne puisse t'apercevoir, car le plaisir que j'aurais à mourir pourrait me rendre à la vie 2.

et d'autres couplets et vers qui enchantent quand on les chante, et ravissent quand on les lit ; surtout une espèce de vers alors usités à Candaya, et que l'on nomme séguedilles : ils mettent l'âme en danse, provoquent le rire, agitent le corps, et sont comme le vif-argent de toutes les affections. Je dis donc, seigneurs, que l'on devrait à bon droit reléguer tous ces troubadours dans les îles des lézards3. Cependant la faute n'en est pas à eux, mais aux niais qui les louent, aux sottes qui les croient. Si j'avais été la bonne duègne que je devais être, ces pâles compositions ne m'auraient point émue, et je n'aurais point ajouté foi à ces paroles : Je vis en mourant, je brûle dans la glace, je tremble dans le feu, j'espère sans espérance, je m'éloi-

• Ce quatrain est traduit de Serafino Aquilano. 2 Celte redondille appartient à Escriba.

<• hla de loi Lagarioi, nom générique des iles désertes ou inhabitées.

là.

2fi2 W)N QUICHOTTE.

gne et je demeure, avec d'autres impossibilités de même genre • dont leurs écrits sont pleins. Pois, ne vous promettent-ils pas le phénix d'Arabie, la couronne d'Ariadne, les chevaux du soleil, les perles du Midi, l'or du Tibre, le baume de Pancaya. C'est alors qu'ils donnent carrière à leur plume, car il leur coûte peu de promettre ce qu'ils ne peuvent et n'ont jamais voulu accomplir. Mais où vais-je m'égarer, malheureuse que je suis! quelle est ma folie de retracer les fautes des autres, ayant tant à dire sur lesmiennes ! Oui, malheureuse, je le répète, ce ne furent point les vers, mais ma simplicité qui me séduisit, ce ne fut point la musique qui m'amollit, mais ma faiblesse. Ma grande ignorance et mon peu de jugement ouvrirent la route, frayèrent le chemin aux entreprises de don Clavijo, c'est le nom du chevalier. Par mon entremise, il fut admis une fois et bien des fois dans l'appartement d'Antonomasie, abusée par moi, non par lui, sous le titre de véritable époux ; quoique pécheresse, je n'eusse point consenti qu'il touchât seulement la semelle de ses pantoufles s'il n'eût été son mari. Non, non, pour cela, non, le mariage sera toujours la première condition dans toutes les affaires de même nature que je traiterai. L'unique mal dans celle-ci, ce fut l'inégalité des conditions, car don Clavijo n'était qu'un simple chevalier, et l'infante Antonomasie, comme je l'ai déjà dit, était l'héritière du royaume. Ce commerce resta quelque temps caché, par les soins que je me donnais, jusqu'à ce que je ne sais quelle enflure au ventre d'Antonomasie me fit croire qu'il allait se découvrir. Cette crainte nous fit tenir conseil, et le résultat de nos délibérations fut qu'avant que l'aventure éclatât, don Clavijo demanderait Antonomasie pour femme par-devant le vicaire, en vertu d'une promesse de mariage que lui aurait faite l'infante, et que j'avais rédigée avec tant d'adresse et de force, que toutes celles de Samson n'auraient pu la romprv. Nous nous mimes en mesure, le vicaire vit la promesse, il reçut l'aveu de l'infante, qui déclara tout sans difficulté, et il ordonna qu'elle lût transportée dans la maison d'un alpnazil de cour, très estimé. Il y a donc, dans le royaume de Candaya, dit alors Sancho, des

i Cervantes lai-méme , comme mous aurions pu le faire observer bien plus souvent, est loin d'en e exempt de ces antithi

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