‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 168 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XL

dans les aventures de leurs maîtres? en doivent-ils avoir l'honneur, et nous en supporter le travail? Mort de ma vie! si du moinsles historiens disaient : Tel chevalier a mis fin à telle ou telle aventure, mais avec l'assistance d'un tel, son écuyer, sans lequel il lui était impossible de la terminer. Mais ils écrivent sans plus de façons : Don Paralipoménon aux trois étoiles acheva l'aventure des six lutins, sans nommer seulement la personne de s on écuyer, qui était présent à tout, pas plus que s'il n'eût jamais existé. Je vous le répète, seigneurs, mon maître peut s'en aller tout seul, et grand bien lui fasse, moi, je resterai dans la compagnie de madame la duchesse, et, peut-être, quand il reviendra, trouvera-t-il la cause de madame Dulcinée tort améliorée, car, dans mes moments de loisir, j'ai l'intention de me donner ma tâche de coups de fouet où le poil ne sera pour rien. Mais, avec tout cela, bon Sancho, dit la duchesse, il faut pourtant bien que vous accompagniez votre maître si cela est nécessaire ; tous les gens de bien vous en prieront : il ne serait pas convenable que, par une crainte déplacée, vous laissassiez si mal peuplés les visages de ces dames. A d'autres, encore une fois, répliqua Sancho ; si encore cette charité devait se faire pour quelque demoiselle recluse, ou pour quelque petite fille de la doctrine, un homme pourrait s'aventurer à supporter quelque peine ; mais souffrir pour ôter la barbe à des duègnes, ai diable! j'aimerais mieux les voir toutes barbues, depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, depuis la plus minaudière jusqu'à la plus pimpante. Vous en voulez aux duègnes, ami Sanclio, dit la duchesse; vous suivez de bien près l'opinion de l'apothicaire de Tolède. En vérité, vous avez tort : j'ai chez moi des duègnes dignes de servir de modèles ; voici dofia Rodriguez qui me dispense d'en dire davantage. Votre excellence l'a dit, répondit la dofia Rodriguez ; Dieu connaît la vérité de tout : bonnes ou mauvaises, barbues ou rases, nous duègnes, nos mères nous ont aussi bien engendrées que les autres femmes, et, puisque Dieu nous a mises au monde, il sait bien pourquoi. Je me fie à sa miséricorde et non à la barbe de qui que ce soit. C'en est assez, madame Rodriguez, dit Don Quichotte, et vous, madame Trifaldi et compagnie, j'espère que le ciel regardera vos maux en pitié, et que Sancho fera ce que je

lui commanderai. Vienne seulement Chevillard, et que je me voie aux prises avec Malambrun : il n'est rasoir qui coupât vos barbes avec autant de facilité qu'en aura mon épêe à abat* tre de dessus ses épaules la tête de ce géant. Dieu supporte les méchants, mais ce n'est pas pour toujours. Ah ! s'écria la Doloride, puissent les étoiles des régions célestes regarder avec des yeux bénins votre grandeur, vaillant chevalier, et donner à votre courage autant de prospérité que de force, afin que vous soyez toujours le rempart et le bouclier de la caste abattue et méprisée des duègnes, abominée par les apothicaires, frondée par lesécuyers, et subtilisée par les pages! Que maudite soit l'imbécile qui, à la Heur de son âge, aima mieux se faire duègne que religieuse! Malheureuses que nous sommes! quand nous viendrions en ligne directe, de mâle en mâle, d'Hector de Troie, nos maîtresses ne laisseraient pas de nous jeter un vous, au prix d'une couronne. 0 géant Malambrun ! quoique tu sois enchanteur, tu es fidèle à tes promesses : envoie-nous l'incomparable Chevillard, afin que nos maux aient un terme. Si la chaleur arrive, et que nos barbes subsistent, malheur à nous ! La Doloride proféra ces mois avec tant d'émotion, qu'elle arracha des larmes à tous les assistants, et même à Sancho. Il résolut dans son cœur d'accompagner son maître jusqu'au bout du monde, si de lui dépendait de faire tomber la laine de ces faces vénérables.

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