‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 167 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XL

mais, si on y va par les airs, en ligne droite, il y en a trois milledeux cent vingt-sept. Vous saurez encore que Malambrun me dit que, lorsque ma bonne fortune m'aurait fait trouver le chevalier notre libérateur, il lui enverrait une monture beaucoup meilleure et moins vicieuse que celles de retour, car ce doit être le même cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre enleva la belle Maguelone ; il se dirige par une cheville qu'il a au front et qui lui sert de frein et vole dans les airs avec une telle vitesse qu'on dirait que tous les diables l'emportent. Ce cheval, suivant l'ancienne tradition, fut fabriqué par le sage Merlin ; il le prêta à Pierre, son ami, qui s'en servit pour faire de grands voyages, et enleva, comme je vous l'ai dit, la belle Maguelone, qu'il transporta en croupe dans les airs, laissant ébahis tous ceux qui, de la terre, les regardaient. Merlin ne prêtait ce cheval qu'à ceux qu'il aimait ou qui le payaient le mieux, et, depuis le grand Pierre jusqu'à présent, on n'a pas su que personne l'ait monté. Malambrun s'en est emparé par son art, il le tient en son pouvoir, et s'en sert pour ses différents voyages dans les quatre parties du monde. Aujourd'hui il est ici, demain en France, le jour suivant dans le Potosi. Ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ce cheval ne mange ni ne dort, et n'use point de fers; il va l'amble dans les airs, sans ailes, et son allure est si douce que celui qu'il porte peut tenir dans ses mains une tasse pleine d'eau sans en répandre une goutte: c'est pour cela que la belle Maguelone aimait tant à le monter. S'il est question d'allure douce et posée, dit Sancho, mon âne, quoiqu'il ne vole pas par les airs, le disputerait sur terre à toutes les montures qui vont l'amble. Tout le monde se mit à rire et la Doloride conlinua : Ce cheval, si Malambrun a l'intention de mettre fin à nos maux, sera ici avant qu'il se soit écoulé une demi-heure de nuit ; car il m'a dit que le signe dont il se servirait pour me faire connaître que j'aurais rencontré le chevalier que je cherchais, serait de m'envoyer le cheval. Et combien peut-il porier de personnes? demanda Sancho. Deux, répondit la Doloride, l'une en selle et l'autre sur la croupe, et, pour l'ordinaire, ces deux personnes sont le chevalier et l'écuyer, lorsqu'il n'y a point de demoiselle enlevée. Je voudrais bien savoir, continua Sancho, le nom de ce cheval. Son nom, repartit la

Doloride, n'est point Pégase, comme celui du cheval ailé de Bellérophon ; ni Bucéphale, comme le coursier d'Alexandre; ni Bride d'or, comme celui de Roland le Furieux; ni Bayard, comme le cheval de Renaud de Montauban ; ni Frontin, comme celui de Roger; ni Bootes ou Piritoiîs, comme les chevaux du Soleil ; ce n'est point Oréiie, comme celui que montait le malheureux Rodrigue, dernier roi des Goths, dans la bataille où il perdit la couronne et la vie. Je parie, interrompit Sancho, que, puisqu'on ne lui a pas donné le nom d'un de ces chevaux célèbres, il ne s'appelle pas non plus Rossinante, nom du cheval de mon maître, nom qui en convenance surpasse tous ceux que vous venez d'indiquer. Vous avez dit vrai, répondit la comtesse barbue; mais, avec tout cela, son nom lui va fort bien, car il s'appelle Chevillard le Léger ', de la cheville qu'il a au front, du bois dont il est fait et de la légèreté de son allure: ainsi, en ce qui concerne le nom, il peut le disputer au fameux Rossinante. Le nom ne me déplaît pas, dit Sancho; mais je voudrais bien savoir avec quelle frein ou quelle bride on le gouverne. Je l'ai déjà dit, poursuivit la Tïyfakli, c'est avec la cheville : en la tournant de côté ou d'autre, le cavalier qui le monte le dirige comme il veut, soit au haut des airs, soit en rasant le sol, soit en gardant un juste milieu, qui est ce que l'on cherche et ce que l'on doit faire dans toutes les actions bien ordonnées. Je voudrais déjà le voir, dit Sancho; mais, penser que je monte dessus, soit en selle, soit en croupe, c'est demander des poires à un orme. J'ai bien de la peine à me tenir sur mon grison avec un bat plus doux que de la soie, et l'on voudrait que je me misse sur une croupe de bois, sans coussin, ni oreiller! Par Dieu ! je n'ai pas envie de me moudre pour ôter la barbe à qui que ce soit : que chacun so rase à sa fantaisie, pour moi je n'ai nullement envie d'accompagner mon maître en un si long voyage. D'ailleurs, pour ce rasement de barbe , je ne saurais lui être nécessaire, comme je le suis pour le désenchantement de madame Dulcinée. Si fait, ami, dit la Tri— faldi, vous l'êtes môme à un tel point que, sans vous, nous ne ferons rien. À d'auties, reprit Sancho : qu'ont à voir lesécuyers

i Clavilcha cl Aligero, de clact/a cheville, lefto bois, cl aligero légi i , ]•■, rieur

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