PARTIE II. CHAPITRE III
une histoire, seigneur bachelier, ou quelque autre livre que ce soit, il faut un grand jugement et une raison mûre : traiter des sujets gracieux, écrire des choses délicates et fines, appartient à de grands esprits. Le plus spirituel personnage de la comédie est celui du niais, celui qui veut se faire passer pour simple ne doit pas l'être. L'histoire est une chose sacrée, car elle doit être vraie, et là où est la vérité est Dieu, puisqu'il est la vérité même. Cependant, il se trouve des hommes qui composent et publient des livres comme on fait des beignets. Il n'est pas si mauvais livre, dit le bachelier, qui ne contienne quelque chose de bon. Je n'en fais aucun doute, répondit Don Quichotte; cependant il arrive souvent que tel qui, par ses compositions, s'était acquis une réputation que l'on croyait justement méritée, la perd entièrement, ou du moins la voit diminuer considérablement en livrant ses écrits à l'impression. La raison en est, dit Samson, que, les ouvrages imprimés pouvant être examinés à loisir, on en découvre aisément les détauts, et l'examen en est d'autant plus sévère, que ceux qui les ont composés ont plus de réputation. Les hommes célèbres par leur génie, les grands poètes, les historiens illustres, ont toujours, ou du moins bien souvent, pour envieux ceux qui, sans avoir jamais rien produit, n'ont d'autre occupation que celle de censurer les ouvrages des autres. On ne doit point s'en étonner, dit Don Quichotte : par exemple, nous avons beaucoup de théologiens incapables de se faire entendre en chaire, mais qui sont très habiles à découvrir ce qui manque ou ce qu'il y a de trop en ceux qui prêchent. — Tout cela est vrai, seigneur Don Quichotte ; mais je désirerais que ces censeurs fussent plus indulgents, moins scrupuleux, ne s'arrêtassent point aux taches imperceptibles du soleil radieux qu'ils accusent : si quelquefois le bon Homère s'endort, qu'ils considèrent combien de temps il dut être éveillé pour mêler à l'éclat de son poème le moins d'ombre qu'il fut possible : peut-être, d'ailleurs, ces taches qui les offusquent sont-elles comme les signes du visage qui souvent relèvent l'éclat de la beauté. Aussi, celui qui fait imprimer un livre, sachant bien qu'il est impossible, de toute impossibilité, d'en composer un qui contente et satisfasse tous les lecteurs, s'expose à un grand danger.
Celui qui traite de mes aventures, dit Don Quichotte, aura sans doute contenté bien peu de monde? C'est ce qui vous trompe, répondit le bachelier; car, le nombre des Tous étant inlini, innombrables lurent ceux qui le lurent avec plaisir. Quelquesuns cependant ont accusé l'auteur de défaut ou de faiblesse de mémoire, car il oublie de nous dire quel fut le voleur de l'àne de Sancbo, il ne le nomme point ; on juge seulement que l'une fut dérobé. Puis, peu après, on revoit Sancbo sur le même âne, sans savoir comment1. Ils reprochent encore à l'auteur d'oublier de nous dire ce que Sancbo fit des cent écus qu'il trouva dans la valise, dans la Sierra-Morena. Il n'en est plus question, pourtant beaucoup auraient désiré savoir quel usage il en fit, à quoi il les dépensa ; c'est un des points importants qui manquent dans l'ouvrage. Seigneur Samson, répondit Sancbo, je ne suis point, en ce moment, en état de m'occuper de contes ni de comptes : j'éprouve une défaillance d'estomac qui, si je n'y remédie avec deux traits de vin vieux, me mettra à l'épine de sainte Lucie. Il est chez nous, où ma famille m'attend ; après dîner, je reviendrai satisfaire votre grâce et tout le monde, sur ce qu'on me voudra demander aussi bien sur la perte de l'àne que sur l'emploi des cent écus. Sans rien ajouter et sans attendre de réponse, il retourna dans sa maison. Don Quichotte pria le bachelier de rester à faire pénitence avec lui. Ce dernier accepta, on ajouta deux pigeons à l'ordinaire, pendant le diner, on parla cbevaleric; Carrasco sut s'accommoder à l'bumeur de Don Quichotte, le repas s'acheva, ils firent la sieste, Sancho revint, et la conversation recommença.
1 Cervantes, 'i"i prétend corriger ici deux fautes imaginaires, ne si' rappelle ]>as qu'au chapitre xxm de la première partit', il «lu formellement que ce fut Ginèa qui déroba l'àne de Sancho, >'t m11'1"1 **v- '' raconte également comment Sancho retrouva Ginèa habillé en bohémien et reprit sou ane. 11 veul parler de l'oubli du vol di' l'àne, lorsqu'il le laisse encore & Sancho dans la Sierra-Morena. Ces inadvertances prouvent que Cervantes relisait peu ee qu'il avait écrit.