PARTIE II. CHAPITRE XLII
bas; je n'ai vu ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni les sables; j'ai senti il est vrai que nous passions par la région de l'air, et que nous touchions à celle du feu ; mais que nous soyons allés au-delà, je ne puis le croire: la région du feu étant entre la lune et la dernière région de l'air, nous n'aurions pu nous trouver où sont les sept chèvres dont parle Sancho, sans être consumés, et, puisque nous ne le sommes point, ou Sancho ment, ou il a rêvé. Je n'ai ni menti ni rêvé, répondit Sancho : demandez-moi le signalement de ces chèvres, et vous verrez si je dis la vérité ou non. Dites-nous-le, demanda la duchesse. Madame, répondit Sancho, il y en a deux vertes, deux incarnates, deux azurées et une mêlée. Voilà, dit le duc, une nouvelle espèce de chèvre ; et, dans notre région terrestre, on ne voit point de pareilles couleurs, je veux dire de chèvres de ces couleurs. Cela est bien clair, dit Sancho: aussi doit-il y avoir de la différence entre les chèvres du ciel et celles de la terre. Dites-moi, Sancho, demanda le duc, parmi ces chèvres, avezvous vu quelque bouc? — Non, seigneur; mais j'ai ouï dire qu'ils ne passent pas les cornes de la lune.
On ne voulut pas faire d'autres questions à Sancho, parce qu'on vit qu'il était en train de se promener par tout le ciel et de donner des nouvelles de tout ce qui se passait là-haut, sans avoir bougé du jardin. Telle fut la fin de l'aventure de la duègne Doloride, qui donna de quoi rire au duc et à la duchesse non seulement pour le moment, mais pour toute leur vie, et fournit à Sancho de quoi raconter pendant des siècles, s'il eût vécu des siècles. Don Quichotte, s'approchant, lui dit à l'oreille : Sancho, puisque vous voulez que l'on croie ce que vous avez vu dans le ciel, j'entends de même que vous me croyez sur ce que j'ai vu dans la caverne de Montésinos, et je ne vous en dis pas davantage.