‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 175 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE \L1I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE \L1I

vous serez aussi bon gouverneur que le promet votre bon jugement; mais laissons cela. N'oubliez pas que demain vous partirez pour votre gouvernement; ce soir on vous préparera l'équipage qui vous convient, et tout ce qui est nécessaire pour votre départ. Que l'on m'habille comme on voudra, dit Sancho, je n'en serai pas moins Sancho Panca. Sans doute, dit le duc ; cependant le costume doit être analogue à l'état, à la dignité que l'on possède. Il ne serait pas convenable qu'un jurisconsulte fût habillé comme un soldat, ni un soldat comme un prêtre. Vous, Sancho, vous serez vêtu moitié en lettré, moitié en capitaine, parce que, dans l'île que je vous donne, les lettres sont aussi nécessaires que les armes, et les armes que les lettres. J'ai peu de lettres, dit Sancho, car je ne sais pas même l'A B C ; mais il me suffit d'avoir dans la mémoire le christus pour être bon gouverneur. Pour les armes, je manierai celles qu'on me donnera, jusqu'à ce que je tombe, et Dieu en avant. Avec une aussi bonne mémoire, Sancho, reprit le duc, vous ne pouvez errer. En ce moment, parut Don Quichotte; apprenant ce qui se passait, et avec quelle promptitude Sancho partait pour son gouvernement, il le prit par la main, avec la permission du duc, et le mena dans sa chambre, avec l'intention de lui donner des conseils sur la conduite à tenir dans sa charge. Il ferma la porte, le fit asseoir presque malgré lui, et d'un ton doux et grave lui parla en ces termes: Ami Sancho, je rends au ciel des grâces infinies de ce qu'avant même que la Fortune m'ait été favorable, elle vient à ta rencontre pour te faire part de ses dons. Moi qui comptais sur un sort heureux pour reconnaître tes services, je me vois encore au début de mes espérances, et toi, avant le temps, et contre toute raisonnable probabilité, tu vois tes désirs accomplis. Il y en a qui subornent, importunent, sollicitent, se lèvent matin, supplient sans se rebuter, et n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, un autre arrive, et, sans savoir pourquoi ni comment, il obtient la charge, l'office auquel les autres prétendaient. Ainsi, il est vrai de dire qu'en fait de prétentions, il y a une bonne et une mauvaise fortune. Toi qui, près de moi, n'es, sans aucun doute, qu'un lourdaud, sans te lever matin, sans passer les nuits, sans faire aucune démarche, et seulement

parce que le venl de la chevalerie erra nie t'a tondu'-, m te vois, ni plus ni moins, gouverneur d'une ile, sans avoir rien fait pour l'obtenir. Je te parle ainsi, Sancho, afin que tu n'attribues point à tes mérites la faveur que tu as reçue, mais que tu rendes grâces au ciel qui dispose les choses favorablement, et ensuite à la grandeur que recèle en soi la profession de chevalier errant. Le cœur préparé à croire ce que je te dis, écoutemoi, mon fils, moi qui suis ton Caton, je veux être ton conseil, ton guide, ta boussole, pour te diriger vers un port assuré sur cette mer orageuse où tu vas t'engouffrer : car les grands emplois ne sont autre chose qu'un abîme profond de confusion.

Premièrement, mon fils, tu dois avoir la crainte de Dieu : dans cette crainte consiste la sagesse, et, si tu es sage, tu ne saurais errer en rien.

Secondement, aie sans cesse les yeux ouverts sur ce que tu es, afin de te connaître toi-même ; c'est, de toutes les connaissances, la plus difficile à acquérir. Si tu te connais, tu ne t'enfleras point comme la grenouille, qui voulut s'égaler au bœuf. Si tu te comportais ainsi, le souvenir d'avoir gardé les pourceaux dans ton pays serait, pour ton fol orgueil, ce que ses pieds disgracieux sont pour le paon, vain de la beauté de sa roue et de ses plumes.

Il est vrai, dit Sancho, mais je les gardai quand j'étais petit. Devenu plus grand, je gardai les oies, et non les cochons. Au reste, il me semble que cela ne fait rien à la circonstance, car tous ceux qui gouvernent ne sont pas de race royale. Tu as raison, répondit Don Quichotte, et c'est pour cela que ceux qui ne sont pas d'extraction noble doivent tempérer la gravité des fonctions qu'ils exercent, par une douce affabilité, qui, dirigée par la prudence, les met à l'abri de ces murmures médisants dont aucun n'est exempt.

Honore-toi, Sancho, de la bassesse de ta naissance, et ne sois pas humilié de dire que tu descends de laboureurs. En voyantquetu n'en rougis pas, personne ne songera à t'en faire rougir. Fais plus d'état d'être un humble vertueux qu'un pécheur superb?. Immense est le nombre de ceux qui, sortis d'une basse extraction, sont parvenus à la suprême puissance, impériale ou pontificale; je pourrais t'en citer tant d'exemples

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