PARTIE II. CHAPITRE XLII
que tu en serais fatigué. Considère, Sancho, que, si tu prends la vertu pour règle, si tu t'attaches à ne faire que des actions vertueuses, tu n'auras rien ta envier aux descendant des princes et seigneurs : car on hérite de la noblesse, mais la vertu s'acquiert ; or, la vertu doit sa valeur à elle seule et non le sang. Cela étant, si, lorsque tu seras dans ton île, quelqu'un de tes parents vient te voir, ne le rebute pas, ne lui fais point d'affront: au contraire, accueille-le, fête-le, régale-le; par là, tu obéiras à la volonté du ciel, qui veut que nul ne méprise ce qu'il a fait, et tu te conformeras à ce qu'ordonnent les sages lois de la nature.
Si tu fais venir ta femme auprès de toi (car il n'est pas bon que ceux qui remplissent longtemps les fonctions du gouvernement demeurent éloignés de leurs femmes), applique-toi à l'endoctriner, à l'instruire, à polir sa rudesse naturelle : car tout ce que peut acquérir un sage gouverneur, une femme sotte et grossière le lui fait perdre.
Si, par hasard, tu deviens veuf, chose qui peut arriver, et que ta position te donne une autre femme d'un état plus relevé, ne la prends pas telle qu'elle te serve d'hameçon et de ligne à pêcher*, ou qui fasse semblant de refuser ce qu'elle brûle d'avoir * : car, je te le dis, en vérité, tout ce que la femme du juge recevra, le mari en rendra compte au jour du jugement; et, après sa mort, il payera au quadruple les parties dont il n'aura pas tenu compte pendant sa vie.
Ne te laisse jamais entraîner par ton caprice : c'est le propre des ignorants, qui se croient habiles.
Que les larmes du pauvre trouvent en toi plus de compassion, mais sans rien ôter à la justice due au riche.
Efforce-toi de découvrir la vérité à travers les promesses et les présents du riche, aussi bien qu'au milieu des sanglots et des importunitésdu pauvre.
1 C'est-à-dire qui prenne à toutes mains, comme la femme du juge dans les Plaideurs de Racine.
2 II y a dans l'espagnol y (tel no quiero de lu capilla; cette expression est allusive à cette façon de parler proverbiale : no quiero, no quiero, mas cchadmelo enla capilla Qe n'en veux point, mais jetez-le dans mon chaperon); qui se dit de ceux qui font semblant de refuser ce qu'ils voudraient déjà tenir.
28i DON QUICHOTTE.
Toutes les fois que l'équité le permettra, n'accable point le coupable de toute la rigueur de la loi, car la réputation d'un juge sévère ne vaut pas mieux que celle d'un juge compatissant.
Si tu fais plier la verge de la justice, que ce ne soit point sous le poids du présent, mais sous celui de la miséricorde.
Si tu te trouves juge du procès de ton ennemi, mets en oubli ton injure, et ne considère que la vérité des laits.
Que jamais la passion ne t'aveugle dans la cause d'au trui : tes fautes seraient le plus souvent sans remède, ou n'en pourraient avoir qu'aux dépens de ton bien et de ton honneur.
Si quelque belle femme vient te demander justice, détourne les yeux de ses larmes, tes oreilles de ses gémissements : examine à loisir sa requête, si tu ne veux noyer ta raison dans ses pleurs, et que ses sanglots étouffent ta probité.
Celui que tu dois punir d'un châtiment, ménage-le dans tes paroles : le malheureux a bien assez de supplice, sans y ajouter la honte des reproches flétrissants.
Dans le coupable qui tombera sous ta juridiction, considère toujours la misère de l'homme, sujet aux conditions de notre nature déchue. En tout ce que la pourras, sans blesser la justice, montre-toi clément et miséricordieux : car, quoique les attributs de Dieu soient tous égaux, sa miséricorde brille à nos yeux d'un éclat plus doux que sa justice.
Si tu suis ces préceptes, Sancho, tes jours seront loups, ta renommée éternelle, tes désirs comblés, ton bonheur indicible ; tu marieras tes enfants comme bon te semblera. Eux et tes descendants posséderont des titres honorables ; tu vivras en paix entouré de la bienveillance de tout le monde ; ta vieillesse sera douce et prolongée, et, parvenu au terme de la vie, tes yeux seront fermés par les tendres et délicates mains de tes arrièreneveux.
Les conseils que je viens de te donner regardent l'ornement de l'âme. Écoute maintenant ceux qui peuvent contribuer à l'or nement du corps.