PARTIE II. CHAPITRE XLIII
je fouette le sabot. Je te dis de supprimer les proverbes, et en un moment tu nous en défiles une litanie qui reviennent autant à ce que nous disons que les montagnes d'Ubéda. Fais bien attention, Sancho : je ne dis pas qu'un proverbe cité à propos soit désagréable, mais les entasser à tort et à travers rend le discours lâche et trivial.
Quand tu monteras à cheval, ne te laisse point aller sur le derrière de la selle, ne porte point les jambes tendues, roides et écartées du ventre de l'animal, et ne t'abandonne pas non plus comme tu le fais sur ton àne : les différentes manières d'aller à cheval font le cavalier ou l'homme d'écurie.
Sois modéré dans ton sommeil : qui ne se lève pas avec le soleil ne jouit pas du jour. Souviens-toi, Sancho, que la diligence est mère de la bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n'arrive jamais au but d'un juste désir.
Un dernier conseil que je veux te donner, quoiqu'il ne serve pas à l'ornement du corps, mérite que tu le conserves dans ta mémoire; je crois qu'il ne te sera pas moins utile que les autres, le voici : ne dispute jamais sur les familles, du moins pour les comparer entre elles, car nécessairement il y en a une plus distinguée que les autres : tu te ferais un ennemi de celui que tu aurais rabaissé, sans obtenir des autres aucune reconnaissance.
Ton habillement doit être des chausses fermées, un long pourpoint, un manteau plus long encore; pour des grègues, il n'y faut plus penser, elles ne conviennent ni à un chevalier ni à un gouverneur.
Voilà, Sancho, tout ce qui s'offre à moi pour l'heure, pour te conseiller. Avec le temps et suivant les circonstances, je te donnerai d'autres avis, pourvu que tu aies soin de m'informer de l'état où tu te trouveras. Seigneur, répondit Sancho, je vois bien que tout ce que vous m'avez dit est bon, sacré et profitable, mais à quoi me serviront vos conseils si je ne m'en rappelle aucun ? Quant à ceux d'un second mariage, si le cas se présente, et de ne point laisser croître mes ongles, je sais bien que je ne les oublierai point ; mais, pour toutes ces inutilités, entortillages et subtilités, je ne m'en souviens nullement, et n'y penserai pas plus qu'aux neiges de l'année dernière: •
ainsi, il sera nécessaire de me les donner par écrit ; car, quoique je ne sache ni lire ni écrire, je les donnerai à mon confesseur, qui aura soin de me les inculquer et rappeler quand il en sera besoin. Ah ! pécheur que je suis, dit Don Quichotte, combien il est malséant qu'un gouverneur ne sache ni lire ni écrire! Tu ne sais pas, Sancho, que, ne pas savoir lire ou être gaucher, prouve une de ces deux choses, ou qu'on est fils de gens misérables et de la plus basse condition, ou qu'on est si pervers et de si mauvais naturel que la bonne doctrine et les bons usages n'ont pu se faire jour. C'est un grand défaut que tu as là, et je voudrais bien au moins que tu apprisses à signer ton nom. Je sais signer, répondit Sancho : lorsque j'étais maître de confrérie de mon village, j'ai appris à faire des lettres comme celles dont on marque les ballots, et Ton disait que cela faisait mon nom , mais je ferai mieux, je dirai que j'ai la main droite paralysée, et je ferai signer pour moi. Il y a remède à tout, excepté à la mort; comme je tiendrai le bâton et le commandement, je ferai ce que je voudrai. Celui qui est fils d'un alcade... et moi je suis gouverneur et c'est plus qu'alcade. Approchez-vous, on la laisse voir, sinon qu'on me méprise, qu'on me calomnie; ceux qui viendront pour avoir de la laine s'en retourneront tondus; quand Dieu veut du bien à quelqu'un, il y parait à sa maison ; les sottises du riche passent dans le monde pour des sentences ; et moi, je serai riche, puisque je serai gouverneur, et de plus libéral, car je veux l'être, et personne ne relèvera mes fautes. Faites-vous miel, et les mouches vous suceront. Tu vaux autant que tu possèdes, disait une de mes aïeules. D'un homme riche jamais tu ne
tireras vengeance 0 maudit sois-tu de Dieu! s'écria Don
Quichotte; que soixante mille diables t'emportent, toi et tes proverbes! Voilà une heure que tu les enfiles, et chacun mej( donne la torture. Je t'assure que tes proverbes te mèneront un jour au gibet; à cause de tes proverbes tes vassaux t'enlèveront ton gouvernement, et tu verras des soulèvements parmi eux. Dis-moi donc, ignorant, où tu les trouves? comment tu les appliques, insensé que tu es? Lorsque j'en veux citer un à propos, je sue de fatigue, comme si je creusais la terre. l';n dieu, seigneur mon maître, répliqua Sancho, vous vous fâche