PARTIE II. CHAPITRE XLV
clans une bourse de cuir. Le gouverneur lui ordonna de la tirer et de la remettre telle qu'elle était à la plaignante. Il le lit en tremblant; la femme prit la bourse, faisant mille révérences à tout le monde, priant Dieu pour le salut du gouverneur, qui regardait en pitié les jeunes et malheureuses orphelines, puis se retira, tenant la bourse à deux mains, après avoir regardé si les pièces qu'elle contenait étaient bien de l'argent. A peine fut-elle partie que Sancho dit au berger, qui pleurait, et dont les yeux et le cœur suivaient la bourse : Bonhomme, suivez cette femme, reprenez-lui votre bourse malgré sa résistance, et revenez ici avec elle. L'homme ne fut ni sot ni sourd; il partit comme un trait pour exécuter l'ordre. Tous les assistants restaient en suspens, attendant la fin de ce procès. Bientôt, on vit revenir l'homme et la femme, plus accrochés l'un à l'autre que la première fois : la femme avait sa robe retroussée, serrait la bourse dans les plis de sa jupe; l'homme faisait d'inutiles efforts pour la rattraper, tant elle opposait de résistance. Justice! criait-elle, justice de Dieu et des hommes! Voyez, seigneur gouverneur, voyez l'effronterie de ce méchant : en public, au milieu de la rue, il m'a voulu ôter la bourse que m'a fait donner votre seigneurie. Et vous l'a-t-il ôtée? demanda le gouverneur. Otée? répondit-elle, je me laisserais plutôt prendre la vie que la bourse, elle est en bonnes mains; il me faudrait jeter au visage d'autres chats que ce misérable et dégoûtant vilain ; des tenailles, des marteaux, des maillets, des ciseaux, les grilles mêmes du lion ne me l'arracheraient pas ; on m'ôtera plutôt l'âme du milieu du corps. Elle a raison, dit l'homme, je m'avoue vaincu : je confesse que mes forces ne sont pas suffisantes pour la lui reprendre, et il la lâcha. Honnête et vaillante femme, dit Sancho, montrez-moi cette bourse. Elle la lui donna aussitôt. Sancho la rendit à l'homme, et dit à la violente non violée : Ma sœur, si, pour défendre votre corps, vous aviez déployé le même courage et la même force, ou seulement la moitié, que vous avez mis à défendre cette bourse, les forces d'Hercule ne seraient pas venues à bout de vous. Allez avec Dieu, ou plutôt à la maie heure, et ne vous arrêtez pas dans cette île, ni à six lieues à la ronde, sous peine de deux 1 cents coups de fouet. Sortez d'ici, vous dis-je, larronne déver-
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gondée. La femme effrayée sortit, la tète basse, mal contente et confuse. Sanchodit au gardeur de pourceaux : Bonhomme, retournez chez vous à la grâce de Dieu avec votre argent, et désormais, si vous ne le voulez pas perdre, tâchez de n'avoir plus la fantaisie de jouer avec personne. L'homme lui rendit grâces le mieux qu'il put, et se retira1. Tous les assistants admirèrent de nouveau lejugemenl et les arrêts de leur nouveau gouverneur. Tous ces détails, recueillis par l'historiographe, furent transmis an duc, qui les attendait avec impatience. Mais nous laisserons là le bon Sancho, nous sommes rappelés en toute hâte par son maître tout troublé du chant d'Altisidorc.