‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 188 sur 310 · PAKT1E II. CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

PAKT1E II. CHAPITRE XLV

vieillard au bâton? dit Sancho. Seigneur, répondit-il, je confesse qu'il m'a prèié les dix écus; et, puisqu'il s'en rapporte à mon serment, abaissez votre verge, je jurerai que je les lui ai rendus réellement et véritablement. Sancho baissa sa verge de juge; le vieillard au bâton donna sa canne à l'autre pour la tenir pendant son serment, comme si elle l'avait embarrassé; puis, étendant sa main sur la croix de la verge, il jura qu'il avait réellement et en main propre rendu à l'autre vieillard les dix écus qu'il lui avait effectivement prêtés, et qu'il lui rede- • mandait par moments, par oubli ou distraction. Là-dessus, Sancho demanda au créancier ce qu'il objectait contre ce serment : il répondit qu'il fallait bien que son débiteur eût dit la vérité, car il le reconnaissait pour homme de bien et bon chrétien; que lui-même, sans doute, avait en effet oublié cette restitution, et que désormais il ne réclamerait plus rien. Le débiteur reprit son bâton, s'inclina et sortit de l'audience. Sancho, considérant la patience du demandeur, et que l'autre se retirait tranquillement, baissa la tête, porta l'index de la main droite à son nez et à ses sourcils, et réfléchit un moment; puis, relevant la tête, il ordonna qu'on fit revenir le vieillard au bâton. Celui-ci ramené : Bonhomme, lui dit Sancho, donnez-moi votre bâton. Très volontiers, dit le vieillard; le voici. Et il le lui remit. Sancho le prit, et, le donnant à l'autre vieillard : A!le;<vous-en à la grâce de Dieu, dit-il, vous voilà payé. Moi? dit le bonhomme, seigneur, cette canne vaut-elle dix écus d'or? Oui, dit le gouverneur, ou je suis le plus grand sot du monde; on verra tout à l'heure si j'ai une tête capable de gouverner tout un royaume; et il ordonna que devant tout le monde on brisât le bâton. On le fit, et, dans le milieu, l'on trouva les dix écus d'or. Tous les assistants furent, dans l'admiration, et prirent leur gouverneur pour un nouveau Salomon. Ils lui demandèrent ce qui lui avait fait soupçonner que le bâton renfermait les dix écus : il répondit que c'était d'avoir vu le vieillard qui jurait confier son bâton à l'autre pendant le serment, et assurer qu'il avait fait la restitution, puis le rmlemander après avoir juré : ce qui lui avait fait venir la pensée que l'argent était dans le bâton; que cet exemple devait bien faire voir que Dieu guide quelquefois dans leurs jugements ceux qui sont appelés à gou-

verner, encore qu'ils soient simples; que d'ailleurs il avait ouï raconter un fait à peu près pareil au curé de son village1, et qu'il avait une mémoire si bonne, qu'il n'y en aurait pas d'égale dans l'ile, s'il n'oubliait tout ce dont il voulait se souvenir. Finalement, les deux vieillards se retirèrent, l'un bien payé, l'autre conius, et les spectateurs restèrent dans l'admiration. Celui qui était chargé de recueillir les actions et les paroles de Sancho ne savait s'il devait le regarder et le signaler comme lou ou comme sage.

Ce procès vidé, il entra dans l'audience une femme qui tenait fortement un homme vêtu en riche berger; elle criait : Justice! justice! seigneur gouverneur: si je ne la trouve pas sur la terre, j'irai la chercher dans le ciel! Seigneur gouverneur de mon âme, ce méchant homme m'a rencontrée au milieu des champs et a fait de mon corps ce qu'il a voulu, comme si j'avais été un chiffon sale. Malheureuse que je suis! il m'a ravi ce que je gardais depuis plus de vingt-trois ans, ce que j'avais défendu contre les Maures, les chrétiens, les étrangers et les naturels du pays: toujours aussi dure qu'un liège, je m'étais conservée intacte, comme la salamandre dans le feu, comme la laine parmi les ronces, et maintenant cet homme vient de me parcourir de ses mains propres. C'est ce qui reste à vérifier, si les mains de ce galant sont propres ou non, dit Sancho. Puis, se tournant vers l'accusé : Qu'avez-vous à répondre à la plainte de cette femme? lui dit-il. L'homme, tout troublé, dit : Seigneur, je suis un pauvre gardien de pourceaux: ce matin, je sortais de ce bourg, où j'avais vendu, par respect, quatre cochons, dont les droits et la friponnerie m'enlevèrent presque tout le prix. Je m'en retournais à mon village, lorsque je rencontrai cette commère en mon chemin ; le diable, qui tout cuit et tout pétrit, fit que nous jouâmes ensemble : je l'ai payée convenablement; cependant, ne se trouvant pas contente, elle s'est jetée sur moi et ne m'a pas lâché qu'elle ne m'eût traîné jusqu'ici , elle dit que je l'ai forcée, et elle ment, je le jure ou le jurerai. Voilà la venté sans que rien y manque. Avez-vous de l'argent sur vous? lui demanda Sancho. — J'ai vingt ducats

> Kn effet, ce conte n'appartient paa originairement i i i\\é

\ la vie «!'• »aiui Nicolas de Baii,

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