‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 19 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE IV

grands points, comme font les tailleurs la veille de Pâques; et les ouvrages faits à la hâte n'atteignent jamais la perfection requise. Que le seigneur maure ou quel qu'il soit fasse attention, qu'il prenne garde à ce qu'il va faire. Mon maître et moi, nous lui mettrons en main tant de matériaux, en fait d'aventures et d'événements divers, qu'il pourra composer non seulement une seconde partie, mais cent. Il pense, sans doute , le bonhomme , que nous nous endormons ici sur la paille ; mais qu'il nous tienne le pied au ferrer, il verra duquel nous sommes chatouilleux. Tout ce que je puis dire, c'est que, si mon maître prenait mon conseil, nous serions déjà par les champs, redressant les torts et vengant les injures, comme c'est la coutume des bons chevaliers errants.

Sancho achevait à peine ces mots, quand ils entendirent les hennissements de Rossinante : ces hennissements furent pour Don Quichotte un augure favorable, et il résolut de faire une nouvelle sortie sous trois ou quatre jours. Il confia ce dessein à Carrasco, et lui demanda conseil sur le chemin qu'il devait suivre. Carrasco fut d'avis qu'il se dirigeât vers le rovaume d'Aragon et la ville de Saragosse, où, sous peu de jours, devaient se faire des joutes solennelles pour la fête de Saint- Georges; il pourrait là acquérir une renommée supérieure à celle de tous les chevaliers aragonais, c'est-à-dire surpasser tous les chevaliers du monde. Il loua beaucoup son courage, sa généreuse résolution, mais le sollicita d'être à l'avenir moins prompt à aborder le danger, car sa vie n'était pas à lui, mais à tous les malheureux qui avaient besoin de son secours. C'est là ce qui me fâche, seigneur Samson , interrompit Sancho : mon maître se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand sur une demi-douzaine de petits melons. Corbleu! seigneur bachelier, il y a temps pour combattre et temps pour se retirer, et en toute occasion il ne faut pas crier saint Jacques et en avant l'Espagne. J'ai ouï dire, et, si j'ai bonne mémoire, à mon maître lui-même, que la valeur tient le milieu entre la couardise et la témérité. S'il en est ainsi, je ne veux pas qu'il fuie sans sujet, ni qu'il attaque quand la prudence exige autre chose. Avant tout je l'avertis que, s'il veut me mener avec lui, ce sera à condition qu'il se chargera de tous les com-

bats, et que je n'aurai autre chose à faire que d'avoir soin de sa personne pour ce qui est de la toilette et du manger; pour cela, j'irai au-devant de ses besoins. Mais, penser que je mettrai la main à l'épée, fût-ce contre des vilains malandrins armés, c'est une chose inutile. Moi, seigneur Samson, je ne veux pas acquérir la réputation de vaillant, mais bien celle du meilleur et du plus loyal écuyer qui jamais ait servi chevalier errant. Si mon seigneur Don Quichotte, en reconnaissance de mes bons et nombreux services, veut me donner quelqu'une de ces nombreuses îles qu'il dit devoir conquérir, je lui en aurai la plus grande obligation ; s'il ne m'en donne point, eh bien, me voilà comme je suis né : l'homme n'a pas besoin d'autre appui dans ce monde que celui de Dieu. Qui sait même si le pain que je mangerai sans gouvernement ne vaudra pas celui de gouverneur, et peut-être mieux ? Sais-je encore si, par aventure, dans ces gouvernements, le diable ne m'apprête pas quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et me casser les dents? Sancho je suis né, Sancho je pense mourir. Pourtant, avec tout cela, si, de bien en bien, sans beaucoup de travail et de risque, le ciel m'envoyait quelque ile ou autre chose semblable, je ne serais pas si sot que d'en faire li ; car on dit aussi : Quand on te donne la vaquette1, cours après avec la cordelette, et quand le bien vient, enferme-le dans ta maison.

Vous avez parlé comme un docteur, frère Sancho, dit Carrasco. Cependant ayez confiance en Dieu et dans le seigneur Don Quichotte, qui vous donnera, non pas une île, mais un royaume. Va pour le plus comme pour le moins, répondit Sancho. Je puis vous assurer, seigneur Carrasco, que le royaume que mon maître me donnera ne tombera point dans un sac percé. Je me suis tàté le pouls, et je me trouve assez sain pour gouverner îles et royaumes, je l'ai déjà dit en d'autres occasions à mon maître. Prenez garde, Sancho, dit le bachelier, les honneurs changent les mœurs, il pourrait vous arriver, en vous voyant gouverneur, de méconnaître la mère qui vous engendra. Ceci est bon, répond Sancho, pour ceux qui sont nés

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