‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 194 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE M.vtl. 3ii · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE M.vtl. 3ii

traiter, s'il tombe malade. Mon principal devoir est d'assister à ses repas, de lui laisser manger ce que je crois lui convenir, et d'écarter tout ce qui pourrait être dangereux et nuisible à son estomac; c'est pourquoi j'ai l'ait enlever le plat de fruits, parce que cet aliment est extrêmement humide; j'ai renvoyé l'autre plat, parce qu'il était trop échauffant, contenant beaucoup d'épices, qui excitent la soif: celui qui boit beaucoup détruit et consume l'humide radical, dans lequel consiste la vie. Ainsi, dit Sancho, ces perdrix qui sont là toutes rôties, et qui me semblent bien apprêtées, ne peuvent me faire aucun mal. Seigneur, répondit le médecin, le gouverneur ne les mangera pas tant que j'existerai. — Et pourquoi? — Parce que notre maître Hippocrate, la boussole de la médecine, dit, dans un de ses aphorismçs : Omnis saturatio mala, perdicis autem pessima1 ; c'est-à-dire : Toute réplétion est mauvaise, mais celle de la perdrix est la pire. — S'il en est ainsi, seigneur docteur, voyez donc parmi les plats qui sont sur la table, celui qui doit m*ètre le plus favorable ou le moins nuisible, et laissez-m'en manger, sans le toucher de votre baguette, car, par ma vie de gouverneur (Dieu me la conserve)! je meurs de faim et, m'empècher de manger, c'est, n'en déplaise au docteur et quoi qu'il en dise, m'ôter la vie plutôt que me la conserver. — Votre seigneurie a raison : ainsi mon avis est qu'elle ne doit pas manger de ces lapins en ragoût, c'est un aliment indigeste; ce veau, s'il n'était point mariné et rôti, pourrait être permis, mais, apprêté ainsi, cela ne se peut. Et ce grand plat, dit Sancho, plus éloigné et qui fume, je crois que c'est une olla podrida ' : parmi toutes les choses qui la composent, il ne peut manquer de s'en trouver quelqu'une qui me plaise et me convienne. Absit, répondit le médecin, loin de nous une si mauvaise pensée. Il n'y a rien au monde de plus dangereux qu'une olla podrida; il faut les laisser aux chanoines, aux recteurs de collège, ou pour les noces de paysans; mais qu'elles ne paraissent pas sur la table des gouverneurs où ne doivent

1 Dans l'aphorisme, il n'y a point perdicis, mais bien panis. C'est Cervantes qui l'a changé ainsi pour l'approprier à son sujet.

2 Olla podrida, pot-pourri, mélange de plusieurs sortes de viandes.

figurer que des mets délicats et élégante. La raison en est que, toujours et partout, les médecines simples sont préférées aux médecines composées; dans les premières on ne saurait se tromper, mais bien dans les autres, en altérant la quantité des choses qui les composent. Ce que le seigneur gouverneur doit manger pour conserver sa santé et la fortifier, c'est un cent d'oubliés1 et quelques tranclies minces de chair de coing, pour corroborer l'estomac et faciliter la digestion. A ce discours, Sancho se renversant sur le dos de sa chaise, regarda fixement le médecin, et d'un ton grave : Comment vous appelezvous, lui dit-il, et où avez-vous étudié? Seigneur, répondit le médecin, je m'appelle le docteur Pedro Recio de Agi'iero; je suis natif d'un village appelé Tirteafuera, entre Caraquel et Almodovar del Campo, à main droite : j'ai reçu le degré de docteur dans l'université d'Ossuna. Hé bien, répondit Sancho, enflammé de colère, seigneur docteur Pedro Recio de mal Agi'iero 2, natif de Tirteafuera, village à main droite en allant de Caraquel à Almodovar del Campo, et gradué à Ossuna, sortez d'ici promptement; sinon, j'en jure par le soleil, je prends un garrot3, et, à coups de garrot, à commencer par vous, je chasse jusqu'au dernier, tous les médecins de l'île, ceux au moins qui sont des ignorants; car, pour les médecins sages, instruits, prudents, je les mets sur ma tète, et les honore comme des hommes divins. Je le répète, que Pedro Recio sorte d'ici ou je prends cette chaise sur laquelle je suis assis, et je la lui brise sur la tète. Que l'on m'en demande compte à la résidence, je me justifierai en disant que j'ai fait une œuvre agréable à Dieu, en tuant un méchant médecin, bourreau de la république; et qu'on me donne à manger, ou, sinon, qu'on reprenne' le gouvernement ; un office qui ne donne pas à manger à son maître ne vaut pas deux fèves. Le médecin resta tout interdit de la grande colère du gouverneur, et se dispo-

i CafHitilloi de BttpUcaciones, pâtisserie roulée en tuyaux.

! De mauvais augure.

3 Ce mot signifiait j;nJis un b&toii court et gros, un gros trait d'arbalète quadrangulaire, un carreau, on pierre carrée que l'un lançait sur les assiégeants; enfin un collier de fer, une corde ou des chaînes pour serrer ou étrangler. < l'est dans ce dernioi sens qu'on :i fermé et conservé h- vcrtii garrotter.

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