PARTIE 11. CHAPITRE XLY1I
marbre? Par Dieu et ma conscience! si ce gouvernement-là dure, et je commence à douter qu'il dure longtemps, je saurai bien mettre au pas plus d'un homme d'affaires. Dites à ce bonhomme qu'il entre; mais, auparavant, prenez garde que ce ne soit quelque espion ou quelque assassin. Non, seigneur, dit le page, c'est un homme simple : je le crois bon comme le bon pain. Il n'y a rien à craindre, ajoute le majordome, nous sommes tous ici. Maître d'hôtel, dit Sancho, me serait-il possible, maintenant que le docteur Pedro Recio n'est plus présent, de manger quelque chose de substantiel, ne fût-ce que du pain et un oignon. Ce soir, répondit le maître d'hôtel, au souper, votre seigneurie se dédommagera du dîner : vous serez content. Dieu le veuille, répondit Sancho. En ce moment, entra le laboureur, homme de bonne mine, et de mille lieues on aurait remarqué sa bonté et sa simplicité. Le premier mot qu'il dit, fut : Quel est ici le seigneur gouverneur? Qui ce peut-il être, répondit le secrétaire, sinon celui que vous voyez assis sur ce siège? Je me prosterne devant lui, dit le laboureur. Et se mettant à genoux, il demanda à Sancho sa main à baiser. Sancho la refusa, lui dit de se lever, et d'exposer sa demande. Seigneur, dit en se relevant le paysan, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, village à deux lieues de Ciudal-Real. Ah! voici un autre Tirteafuera, dit Sancho : dites ce que vous avez à dire, frère; je connais bien Miguel-Turra, ce n'est pas loin de mon village. Seigneur, poursuivit le laboureur, voici le fait : par la miséricorde de Dieu, je suis marié en paix et en face de la sainte Église catholique romaine : j'ai deux fils étudiants, le plus jeune pour être bachelier, l'aîné pour devenir licencié; je suis veuf, parce que ma femme est morte, ou, pour mieux dire, un mauvais médecin me l'a tuée, en la purgeant tandis qu'elle était enceinte; si Dieu avait permis que son fruit vint à terme, et fût un garçon, je l'aurais fait étudier pour être docteur, afin qu'il ne portât point envie à ses frères, le bachelier et le licencié. De sorte, dit Sancho, que, si votre femme ne fût pas morte, ou qu'on ne l'eût pas tuée, vous ne seriez pas encore veuf? Non, seigneur, en aucune façon, répondit le laboureur. Nous voilà bien, dit Sancho; poursuivez, fi ère : il est plus heure de dormir que de parler d'affaires,
an; DU.N gi II. Uni Ih.
.le dis donc, reprit le paysan, que mon lils, qui doilèlre bachelier, s'esl amouraché, dans noue village, d'une DUe appelée Clara Perlerina, lille d'André Perlerino, laboureur très riche. Ce nom de Perlerino ne leur vient point de famille ni de patrimoine, niais de ce qu'ils sont tous paralytiques de père en fils , et, pour changer un peu le nom, on les a appelés PerUrinos. Toutefois, pour due la vérité, la jeune fille est vraiment une perle orientale : quand on la regarde du côté droit, elle semble une lleur des champs ; du cùté gauche, c'est différent, parce qu'il lui manque un œil, que lui a fait perdre la petite-vérole. Quoique les trous de son visage soient grands et nombreux, ceux qui l'aiment bien disent que ce ne sont pas des trous, mais des fosses où vont s'ensevelir les âmes de ses amants. Elle est si propre que, pour ne point salir son visage, elle a les narines, comme l'on dit, retroussées, de sorte qu'elles semblent fuir la bouche ; avec tout cela elle est de la plus grande beauté, car elle a la bouche grande, et, s'il ne lui manquait pas dix à douze dents, on pourrait la regarder comme un modèle entre les plus belles. Je ne vous parlerai point de ses lèvres: elles sont si minces et si délicates, que, si on avait coutume de dévider des lèvres, on pourrait faire des siennes un écheveau ; elles sont d'ailleurs d'une autre couleur que les lèvres ordinaires, et jaspées de vert, d'azur, de violet; c'est un vrai miracle. Que le seigneur gouverneur me pardonne, si je peinsavec tant de détails les perfections de celle qui doit être ma belle fille, mais je l'aime et ne crois pas mal faire.
Peignez tout ce que vous voudrez, dit Sancho, cette peinture me divertit, et, si j'avais diné, je ne pourrais trouver un meilleur dessert que votre portrait. Il esta votre service, répondit le laboureur ; mais le temps viendra où nous serons si nous ne sommes. Si je pouvais, seigneur, vous peindre sa gentilli et la hauteur de sa taille, vous en seriez dans l'admiration ; mais je ne le saurais, car elle est courbée et ramassée, ses genoux touchent son menton ; cependant, il est aisé de voir que, si elle pouvait se lever, sa lôte loucherait le toit. Elle aurait déjà donné la main a mou fils le bachelier, si elle pouvait l'étendre, mais elle est nouée, et, malgré .cela, ses ongles longs '■i en tuyau prouvent combien elle est belle. Assez, frète, dit
l'AUTlE II. CHAPITRE XLVII. ôi~
Sancho, tenez que vous l'avez peinte de la tète aux pieds ; que voulez-vous maintenant? venez au fait, sans détours ni ruelles, sans rien ôter ni ajouter. Je désirerais, seigneur, reprit le paysan, que votre seigneurie me fît la grâce d'écrire une lettre de recommandation pour le père de la demoiselle, alin de l'engager à terminer ce mariage, puisque les deux partis sont égaux, par les biens de la fortune, et encore par les dons de la nature. En effet, pour vous dire la vérité, mon fils est possédé du démon. 11 ne se passe pas de jour que le malin esprit ne le tourmente trois ou quatre fois ; pour être, un jour, tombé dans le feu, la peau de son visage est ridée comme un parchemin, et ses yeux sont pleureurs et chassieux, mais il est aussi doux qu'un ange et si ce n'était qu'il se bat lui-même et se donne de grands coups de poing, on le prendrait pour un bienheureux.
Demandez-vous autre chose, bonhomme? dit Sancho. Oui, seigneur, répondit le paysan, j'aurais bien encore quelque chose à demander, mais je n'ose le dire. Cependant, arrive qui pourra, puisque je l'ai sur le cœur, il faut que je me soulage. Je désirerais que votre seigneurie me donnât trois ou six cents ducats pour aider à la dot de mon bachelier, je veux dire pour l'aidera s'établir, car, enfin, il faut que les deux époux puissent vivre par eux-mêmes, sans être soumis aux caprices impertinents des beaux-pères. — Voyez si c'est bien là tout ce que vousdésirez. Que la honte et la retenue ne vous empêchent pas de le dire. — Non, seigneur, soyez-en sûr. A peine eut-il lâché ces mots, que Sancho se leva, et, saisissant le siège sur lequel il était assis : Je jure Dieu, dit-il, don manant, rustre et malavisé, que si tu ne sors d'ici, si tu ne fuis ma présence, je te romps la tête avec cette chaise. Fils de coquine, veillaque, peintre du diable, et tu as le front de venir me demander six cents ducats ! d'où les aurais-je, impudent? et si je les avais, devrais-je te les donner? Dis, insensé, bélitre? Que me font à moi Miguel-Turra et toute la race des Perlerinos? Va-t'en, te dis-je, ou, sinon, par la vie du duc mon seigneur, je te traiterai comme je l'ai dit. Tu n'es point natif de Miguel-Turra, tu es quelque malin esprit que l'enfer envoie pour me tenter. Dismoi, homme dénaturé, il n'y a pas un jour et demi que je suis
gouverneur, etdejàtu veuxque'je possède six cents ducats! Le maître d'hôtel lit signe au laboureur de sortir, ce qu'il lit la lête basse, et semblant craindre que le gouverneur n'exécutât ses menaces, tant il savait bien jouer son rôle. Mais laissons Sancho avec sa colère, et retournons à Don Quichotte que nous avons laissé le visage couvert de bandes et traité pour ses blessures, qui ne turent pas guéries en huit jouis. Ce fui pendant un de ces jours que lui arriva ce que Cid Hamet promet de rapporter avec la ponctualité et la vérité qu'il a coutume de mettre dans le récit des plus légères particularités de cette histoire.