‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 196 sur 310 · IS · texte numérisé non relu

IS

Sancho resta fort étonné, el les autres ne le parurent pas moins. Se tournant enfin vers le majordome : ce nui' nous avons à Faire en ce moment, dit-il, et sur-le-champ, c'est de mettre au cachot le docteur Recio; car, si quelqu'un a dessein de me faire périr, c'est lui, sans doute, et de la mort la plus cruelle, qui est celle de la faim. 11 me semble aussi, dit le maître d'hôtel, que voire seigneurie ne doit rien manger de ce qu'il y a sur la table : c'est un présent de religieuses et, comme dit le proverbe, derrière la croix le diable y est. Je ne dis pas non, répondit Sancho ; qu'on me donne pour le moment un morceau de pain avec quatre livres de raisin : il ne peut pas y avoir de poison là dedans, et après tout, je ne saurais me passer de manger. Si nous voulons être préparés pour ces batailles dont on nous menace, il iaut être bien repus, car le ventre soutient le courage, et le courage ne soutient pas le ventre. Et vous, secrétaire, répondez au duc, mon seigneur, et dites-lui que l'on fera ce qu'il ordonne, comme il l'ordonne, sans y manquer d'un seul point. Vous présenterez un baise-main de ma part à madame la duchesse, et dites-lui que je la supplie de ne pas oublier d'envoyer par un exprès ma lettre et mon paquet à ma femme Thérèse Pança : elle m'obligera sensiblement et j'aurai soin de lui écrire le mieux que je le pourrai. Par la même occasion, vous pouvez joindre un baise-main pour mon seigneur Don Quichotte, afin qu'il voie que je ne suis pas un ingrat. Et vous, comme bon secrétaire et comme bon Biscayen, vous pouvez ajouter à cela tout ce que vous voudrez et ce que vous jugerez de plus convenable. Qu'on ôte ces nappes, et qu'on me donne à manger. Je fais mou affaire ensuite de tous les espion^, assassins et enchanteurs qui en voudront à moi ou à mon lie.

En ce moment, un page entra, disant : Il y a là un laboureur nés affairé qui désire parler à sa seigneurie d'une chose, selon lui, fort importante. Ces gens à affaires sonl étranges, dit Sancho : sont-ils donc si malavisés qu'ils ne sachent bien qu'à ces heures-ci l'on ne vient point parler d'affaires? Ne sommes-nous pas de chair et d'os, nous autres gouverneurs ou ju- I bien le moins qu'on nous la sse reposer le temps que le besoin requiert. Veulent-ils donc que nous soyons faits de

Page 1