PARTIE II. CHAPITRE XL1X
telles fontaines sur un si beau corps ne peuvent distiller que de l'ambre liquide et non de mauvaises humeurs. Je crois véritablement maintenant que ces fontaines sont une cbose très favorable à la santé.
A peine achevait-il ces mots, qu'un grand coup donné dans la porte la fit ouvrir. Du soubresaut, donaRodriguez laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit, et la chambre" lut, comme on dit, à l'instant noire ainsi qu'une gueule de loup. La pauvre duègne sentit deux mains la saisir à la gorge, si fortement qu'elle ne pouvait crier, tandis qu'une autre personne, sans dire mot, troussa lestement ses jupes, et, avec une pantoufle, à ce qu'il semblait, lui donna tant de coups que c'était pitié. Don Quichotte, quoi qu'il en ressentit, ne bougeait du lit, ne sachant ce que ce pouvait être : il ne disait mot et se tenait coi, craignant que son tour n'arrivât et que le châtiment ne gagnât jusqu'à lui. Sa crainte ne fut pas vaine, car les muets bourreaux, laissant moulue la duègne, qui n'osait se plaindre, tombèrent sur Don Quichotte, enlevèrent draps et couverture, et le pincèrent si dru, si menu qu'il ne put s'empêcher de se défendre à coups de poing, le tout dans un silence admirable. La bataille dura environ une demi-heure. Les fantômes se retirèrent, dofia Rodriguez rabattit ses jupes, et, gémissant de sa disgrâce, sortit sans dire une parole à Don Quichotte qui, pincé et meurtri, confus et pensif, demeura seul. Nous le laisserons en cet état, bien avide de connaître le pervers enchanteur qui l'avait ainsi traité. Mais nous dirons cela en son temps. Sancho nous appelle, et le bon ordre de la narration le veut ainsi.