PARTIE II. CHAPITRE XLVIII
A l'entrée de la rue Santiago, à Madrid, qui est un peu étroite, il rencontra un alcade de cour, qui s'avançait, précédé de deuxalguazils : mon digne écuyer tourna bride en l'apercevant, et fit mine de vouloir l'accompagner. Ma maîtresse, qu'il conduisait en croupe, lui dit à voix basse : Que faites-vous, malheureux ? ne voyez-vous pas que je suis là? L'alcade retint civilement la bride du cheval et dit: Suivez votre route, seigneur écuyer, c'est à moi d'accompagner dona Casilda (ainsi se nommait ma maîtresse ). Cependant, mon mari, le bonnet à la main, s'obstinait à vouloir suivre l'alcade. Ma maîtresse, alors, tira une grande épingle, ou plutôt un poinçon, de son étui et, de colère, l'enfonça dans les reins de mon mari, qui jeta un grand cri, et fit un tel soubresaut qu'il tomba à terre avec sa maîtresse. Deux laquais accoururent pour la relever ; autant en firent l'alcade et les alguazils.La porte de Guadalajara fut en rumeur, je dis toute la foule oisive qui s'y trouva. La dame s'en retourna à pied ; mon mari se rendit à la maison d'un barbier, disant qu'il avait les entraillesperce.es de part en part. La courtoisie de mon mari devint si bien connue, que les enfants couraient après lui dans la rue. Pour cette raison, et parce qu'il avait la vue un peu courte, ma maîtresse le congédia. Le chagrin qu'il en conçut, fut, je n'en doute pas, la cause de sa mort. Je demeurai veuve, sans appui, et chargée d'une fille dont la beauté croissait comme l'écume de la mer. Finalement, comme j'avais la réputation d'être grande couturière, madame la duchesse, qui était récemment mariée avec monseigneur le duc, voulut m'amener dans ce royaume d'Aragon avec ma fille, laquelle, avec le temps, devint la plus belle créature possible : elle chante comme une alouette, danse comme la pensée, saute comme une perdue, ht et écrit comme un maître d'école, et compte comme un avare. Je ne vous dis rien de sa propreté, l'eau courante n'est pas plus nette. Si j'ai bonne mémoire, elle doit avoir à présent seize ans, cinq mois et trois jours, un de plus ou de moins. Enfin, elle fit la conquête du fils d'un très riche laboureur qui demeure, non loin d'ici, dans un village appartenant au duc. Je ne sais comment cela se fit, mais ils se réunirent, et sous prétexte du mariage, il abusa de ma fille, et maintenant il ne veut plus tenir sa parole. Monseigneur le sait
::>i DON QUICHOTTE,
car je m'en suis plainte ;'i lui non une mais plusieurs Ibis : j'ai demande que le jeune homme iïit tenu d'épouser ma fille, il fait la sourd»' oreille ' ; à peine m'éeoute-t-il. La cause en est que le père du jeune hommi est si riche qu'il prête de l'argenl au duc, et lui sert souvent de caution : de sorte que celui-ci ne veut point le mécontenter, ni lui faire de peine. Je désirerais donc, mon seigneur, que vous voulussiez bien vous charger de défaire ce grief, soit par prières, soit par les armes, car tout le monde dit que vous êtes né pour venger les injures, redresser les torts et secourir les malheureux. Daignez prendre en considération la jeunesse de ma fille, son état d'orpheline, sa gentillesse, et toutes les bonnes qualités dont je vous ai parlé. Sur Dieu elsur ma conscience, parmi toutes les demoiselles de madame, il n'y en a pas une seule qui atteigne la semelle de sa chaussure ; celle qu'on appelle Allisidore, et qui passe pour la plus belle, comparée à ma fille, n'en approche pus de deux lieues. Vous n'ignorez pas, seigneur, que tout ce qui reluit n'est pas or : cette Altisidore a plus de prétentions que de beauté, plus de vivacité que de retenue ; en outre, elle n'est pas très saine, et son haleine est si forte qu'on ne saurait rester auprès
d'elle. Madame la duchesse elle-même Mais je veux me
taire, car on dit ordinairement que les murs ont des oreilles. Par ma vie ! s'écria Don Quichotte, qu'a donc madame la duchesse? A cette adjuration , dit la duègne , je ne puis me défendre de répondre, en toute vérité. Vous voyez, seigneur, la beauté de madame la duchesse, ce teint brillant comme un glaive récemment fourbi, ces joues de lait et de carmin, ces yeux dont l'un semble le soleil et l'autre la lune, cette démarche noble qui parait dédaigner de fouler la terre, et qui semhle répandre la santé partout autour d'elle : sachez qu'elle en doit remercier d'abord Dieu, puis deux fontaines qu'elle a aux jambes, par où s'écoulent toutes les mauvaises humeurs dont les médecins la disent remplie. Sainte Marie! s'écria Don Quichotte, est-il possible que madame laduchesseaitdetelségouts? Je ne le croirais pas si des frères déchaux me l'avaient dit. Cependant, puisque madame Hodriguez l'affirme, il faut bien que cela soit ; mais de
i Orejai dt mercader, nreille de marchand