‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 208 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE \L1X · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE \L1X

j'entendais parler de combats de taureaux, de jeux de bagues et de comédies, je priais mon frère, qui a un an de moins que moi, de m'expliquer toutes ces choses, et beaucoup d'autres que je n'avais jamais vues. Il me les décrivait le mieux qu'il pouvait, mais tout cela ne faisait qu'enflammer le désir que j'avais de les voir. Bref, pour abréger l'histoire de ma perte, je priai, je suppliai mon frère (et plût à Dieu que je ne l'eusse jamais fait!...). Là ses pleurs recommencèrent. Madame, lui dit le majordome, poursuivez sans crainte, nous sommes également touchés de vos paroles et de vos larmes. Il me reste peu de chose à dire, reprit-elle, quoique j'aie beaucoup à pleurer, car les mauvais désirs ne peuvent entraîner avec eux que de pareilles disgrâces. La beauté de cette jeune fille avait fait impression sur le cœur du maître d'hôtel, il haussa de nouveau sa lanterne pour la regarder, ses pleurs lui semblaient des se menées de perles ou la rosée des champs, et même il les élevait jusqu'à y voir des perles orientales; il désirait vivement que son malheur ne fût pas si grand que le pouvaient faire soupçonner ses sanglots. Sancho se dépitait de ces retards et de ces interruptions : il lui dit d'achever, qu'il était tard, et qu'il avait encore beaucoup à faire pour terminer sa ronde. Enfin, après bien des soupirs interrompus : Ma disgrâce n'est autre, reprit-elle, que d'avoir conjuré mon frère de me prêter un de ses habits, et de me mener avec lui, de nuit, voir le bourg pendant le sommeil de mon père. Importuné par mes prières, il y consentit enfin, me prêta cet habit, prit un des miens, qui lui allait à merveille, car il n'a point de barbe, et on le prendrait pour une jeune fille fort jolie. Nous sommes sortis cette nuit, il peut y avoir une heure, et, entraînés par notre imprudente résolution déjeunes gens, nous avons couru tout le bourg; nous pensions à retournera la maison, lorsque nous avons vu venir une grande troupe de gens. Mon frère me dit : Ma sœur, ce doit être la ronde, des ailes aux pieds, et cours avec moi pour n'être pas reconnus, on nous ferait des reproches. Aussitôt il a tourné le dos et commencé, non à courir, mais à voler. Pour moi, je n'avais pas fait six pas, que je suis tombée ; c'est alors qu'est arrivé l'homme de justice, il m'a amenée devant vous, où pour ma fantaisie je me vois forcée de rougir devant

;;;i DON QUICHOTTE.

tant tic monde. 11 ne vous est donc arrivé rien autre chose? dit Sanclio; et cette jalousie dont vous parliez d'abord n'est, point la cause de votre sortie? 11 ne m'est rien arrivé, répondit-elle, et la jalousie ne m'a pas lait sortir : je n'avais d'autre désir que de voir du monde, et sans sortir des rues du bourg. En ce moment des archers amenèrent son frère, qu'ils avaient arrêté dans sa fuite, ce qui confirma le récit de la jeune fille. Il avait pour tout vêtement une riche jupe, avec une mantille de damas bleu, passementée d'or; sa tète était nue et sans autre ornement que ses cheveux, semblables à des anneaux d'or, tant ils étaient blonds et bouclés. Sancho et les autres le prirent à l'écart, et lui demandèrent pourquoi il portait un tel costume. Il répondit avec la même timidité et la même hésitation que sa sœur, et ses réponses furent les mêmes. L'amoureux maître d'hôtel en eut une grande satisfaction. Le gouverneur leur dit : Assurément, seigneurs, voilà un grand enfantillage; pour raconter une hardiesse et une niaiserie pareilles fallait-il tant de larmes, de soupirs, d'hésitations? Il fallait dire tout simplement : Nous sommes tel et telle; nous sommes sortis delà maison de nos parents uniquement par curiosité , nous n'avions aucune autre intention. Le conte eût été lini, et vous vous seriez épargné toutes ces pleurnicheries. Vous avez raison, dit la jeune fille; mais mon trouble a été si grand, que je n'ai pas su garder de mesure. Il n'y a rien de perdu, répondit Sancho : continuons notre route, et nous vous remettrons chez votre père. Peut-être ne s'est-il pas aperçu de votre absence. A l'avenir, ne soyez pas si enfants et si curieux de voir le monde. Une fille d'honneur a la jambe rompue a la maison; en courant, la poule et la femme se perdent; celle qui a tant envie de voir, a aussi envie d'être vue : je n'en dis pas davantage. Le jeune homme remercia le gouverneur de la laveur qu'il leur faisait de les reconduire à leur maison. Ils en prirent le chemin, et elle n'était pas éloignée. Ils arrivèrent. Le jeune homme jeta une petite pierre contre une fenêtre : une servante descendit, qui les attendait et leur ouvrit la porte. Ils rentrèrent, laissant tout li' monde en admiration de leur beauté, de leur gentillesse et de leur curiosité de voir le monde la nuit et sans sortir du bourg. Tout passa sur le compte de leur grande jeu-

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