PARTIE II. CHAPITRE XL1X
que tu pourrais rencontrer tel qui te donnerait de la raillerie sur la cervelle. Le jeune homme s'en fut, et Sancho continua sa ronde.
Quelques pas plus loin se présentèrent deux archers qui conduisaient un homme arrêté. Seigneur gouverneur, dirent-ils, la personne que vous voyez, et qui paraît un homme, n'en est pas un : c'est une femme, et même jolie, qui est habillée en homme. Ils approchèrent deux ou trois lanternes, à la lumière desquelles on vit un visage de femme d'environ seize ans, ou peu au-delà; elle avait les cheveux enfermés sous une résille d'or et de soie verte, et parut belle comme mille perles. On l'examina du haut en bas : elle avait des bas de soie incarnate, avec des jarretières de taffetas blanc, bordées d'or et de petites perles; ses chausses étaient de brocart d'or à fond vert, la casaque ou roupille de même étoffe, sous laquelle était un pourpoint de toile fine, blanc et or; ses souliers étaient blancs et faits comme ceux des hommes; au lieu d'épée, elle avait une riche dague, et tous ses doigts étaient garnis d'anneaux précieux. La jeune fille parut belle à tout le monde, mais personne ne la reconnut. Les habitants de l'endroit dirent qu'ils ne pouvaient imaginer qui elle était, et ceux qui étaient dans la confidence des plaisanteries que l'on faisait à Sancho, s'étonnaient plus que les autres, car ils n'avaient pas préparé cette rencontre, et ils étaient fort incertains de savoir comment elle se terminerait. Sancho fut frappé de la beauté de la jeune fille, et lui demanda qui elle était, où elle allait, et quelle raison elle avait eue pour se vêtir ainsi. Les yeux baissés, et avec une modeste rougeur, elle répondit : Je ne puis, seigneur, dévoiler devant tant de monde ce qu'il m'importait si fort détenir caché; je désire seulement qu'on soit persuadé que je ne suis ni voleuse ni criminelle, mais une malheureuse fille à qui la jalousie a fait outrepasser les bornes de la décence. A ces mots, le majordome dit à Sancho : Seigneur gouverneur, faites écarter le monde, afin que cette dame puisse s'expliquer avec moins d'embarras. Tous s'éloignèrent, par l'ordre du gouverneur; il ne resta que le majordome, le maître d'hôtel et le secrétaire. Alors la demoiselle poursuivit ainsi : Seigneurs, je suis fille de Pedro Perez Mazorca, fermier des laines de ce bourg, qui vient
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souvent chez mon pure. Cela est hors de raison, dit le majordome : je connais bien Pedro Pedrez, il n'a ni tils ni fille ; d'ailleurs, vous le dites votre père, et puis vous ajoutez qu'il vient souvent chez votre père. Je m'étais déjà aperçu de cela, dit Sancho. En ce moment, seigneurs, reprit la jeune tille, je suis si troublée que je ne sais ce que je dis; mais la vérité est que je suis tille de Diego de la Llana, que vous devez tous connaître. Du moins cela est possible, reprit le majordome : je connais Diego de la Llana; c'est un gentilhomme riche et distingué, il a un tils et une fille; mais, depuis qu'il est veuf, personne ici ne peut se vanter d'avoir vu le vîsage de sa fille, il la tient si fort enfermée qu'il la cache au soleil même, et, malgré tous ses soins, elle a la réputation d'être extrêmement belle. Vous dites vrai, répondit la jeune tille; si la renommée ment ou non sur ma beauté, vous pouvez vous désabuser, puisque vous m'avez vue, et là-dessus elle se mit à pleurer amèrement. Le secrétaire, en voyant ces larmes, se pencha à l'oreille du maître d'hôtel et lui dit tout bas : Il faut qu'il soit arrivé à cette pauvre demoiselle quelque événement de grande importance, pour qu'une fille de qualité soit hors de sa maison, dans cet équipage, et la nuit. Je n'en fais point de doute, répondit le maître d'hôtel, et pleurs mêmes en sont une preuve. Sancho la consola le mieux qu'il put, et l'engagea à leur confier ce qui lui était arrivé sans aucune crainte, lui promettant l'aide de tous pour la secourir par toutes les voies possibles. Seigneurs, dit-elle enfin, voici le fait : Il y a dix ans que mon père me tient renfermée, il y a juste ce temps que j'ai perdu ma mère. On dit la messe à la maison, dans un riche oratoire, et, pendant tout ce tempslà, je n'ai vu que le soleil le jour, la lune et les étoiles la nuit. Je ne sais ce que c'est que des rues, des places, des temples, ni même des hommes, excepté mon père, un frère à moi, et Pedro Perez, le fermier qui vient souvent à la maison, c'est ce qui m'a fait dire qu'il était mon père, afin de ne pas nommer le mien. Cette réclusion et cette défense de sortir, même pour aller à L'église, me donnent beaucoup de chagrin depuis longtemps; jedésiiais voir le monde, ou du moins le village où je suis née, ce désir ne me semblait pas contraire à la décence et au pecl qu'une demoiselle bien née se doil a elle-même. Quand